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13.08.2008

Les livres que j'aime: Tharavad, ce que disait le soufi, de KP Ramanunni

tharavad

Résumé de l'éditeur

Une nouvelle déesse, Beevi pour les musulmans, Bhagavathy pour les hindous vient d'apparaître sur la plage.
C'est l'occasion pour un vieux soufi de raconter l'origine de la déesse et l'histoire commune entre hindous et musulmans. Dans une famille d'aristocrates nairs du Kérala, naquit une petite fille. Le bébé grandissait anormalement vite, alors qu'une présence surnaturelle, celle de la déesse de la lignée, semblait l'accompagner des profondeurs de la demeure, et que son oncle, Senku Menon, ressentait pour elle des pulsions bien étranges.
Lorsque le beau et fier Mamootty, jeune musulman, arriva au domaine pour affaires, il fut ébloui par Karthy et réciproquement. Ils partirent une nuit pour Ponnani, le village de Mamootty. L'imam Avaru convertit la future mariée à l'Islam et le couple vécut avec passion sa toute nouvelle union. Mais par la suite les événements s'enchaînent. Avec ce premier roman, K. P. Ramanunni semble vouloir répondre à deux grandes questions du public occidental : où est parti le divin ? est-il si éloigné de l'homme d'aujourd'hui qu'il faille aller le chercher dans les derniers bastions d'un Orient encore attaché à sa mythologie et à ses traditions ? Et comment des religions pourtant sœurs en sont-elles arrivées à vouloir se détruire ?

Références:

Tharavad - Ce que disait le soufi

K.P. Ramanunni 

Sylvie Lange (Préfacier) , M.N. Gopalakrishnan

Broché

Paru le: 26/06/2008

Editeur:  Kailash

Collection: Grains de riz

ISBN: 978-2-84268-168-5

EAN: 9782842681685

Nb. de pages: 243 pages

Cela se commande aisément sur Amazon.com ou sur le site de la Fnac

Auteur: Gaykosmopolit | Littérature | Commentaires: (0)

06.12.2007

La dernière histoire belge: luclebelgicismes

Un gang sévit sur la Belgique: Le Vlaams Belgang

La dernière histoire belge: le Vlaams Belgag

Populisme à la belge: le Vlaams Belle-langue

Hélas, trois fois hélas...

 

 

 

29.11.2007

faire la file pour s´inscrire à l´école, petit pamphlet

Nous sommes  partagés entre le rire et les larmes: bien sûr, on peut admirer ces braves parents qui contre vents et marées, engelures et flocons de neiges, se sont installés devant les temples du savoir pour que leur progéniture s´y voit un jour dispenser, c´est du moins leur espoir et leur croyance,  le meilleur des enseignements.

Et je les comprends bien! Nous aussi, du temps de notre jeunesse folle, nous sommes allés faire la file pour obtenir le meilleur: un abonnemement à la Monnaie, l´Opéra Royal de Bruxelles, un sésame pour pénétrer dans le Saint des Saints, pour fouler les tapis rouges,  monter et descendre les grands escaliers qui se souviennent encore du trépignement des fondateurs de notre pauvre Belgique, les révolutionnaires de 1830 qui y étaient venus écouter la Muette de Portici.

La dure loi de l´offre et de la demande était telle qu´il avait fallu en passer par là. Alors aussi il y avait plus d´appelés que d´élus. Faire la file! Nous nous comparions sans vergogne à la ménagère soviétique qui faisait la file des heures durant dans l´espoir d´une marchandise incertaine.

Nous étions arrivés vers minuit, une dizaine d´heures avant l´ouverture des portes du bureau de location, avec sièges de toiles, couvertures, sandwiches et une thermos de café brûlant. Nous avons fait les mêmes gestes: repérer les voisins de file, échanger des impressions, surveiller les inévitables resquilleurs, parfois même les tancer, demander qu´on nous garde notre place au moment des besoins urgents...Les plus organisés,-des philanthropes!-,  s´étaient même mis à distribuer des tickets portant les numéros d´ordre d´arrivée. L´ambiance était plus bonne enfant que tendue, on s´est fait des copains...D´ailleurs, après trente ans, j´en croise encore un de temps à autre, nous prenons alors le café ensemble et nous remémorons cette nuit d´attente mémorable! Et ces quelques heures héroiques sur la place de la Monnaie nous ont procuré des dizaines de soirées éblouissantes dans la salle rouge et or, sous le grand lustre, en compagnie des gens du meilleur goût et de la meilleure tenue, pour des spectacles qui nous ont arraché des larmes de joie.

Que les bourgeois qui font la file devant ce qu ´ils imaginent être les meilleures écoles se consolent: dans trente ans ils en parleront encore, à leurs petits-enfants et puis à leurs arrière-petits-enfants... Et que sont ces quelques heures dans les tranchées des barrières Nadar en comparaison des milliers d´heures bienheureuses que leurs progénitures passeront sur les bancs et les chaises des Cathédrales de la Connaissance (car, -c´est du moins ce qu´en rapportent les médias-,  on fait davantage  la file devant les écoles catholiques que devant les athénées, davantage pour l´enseignement général que pour l´enseignement technique ou professionnel). L´analyse est connue: les pratiques élitistes de certaines écoles, quand il ne s´agissait pas d´un filtrage à l´inscription, aujourd´hui heureusement proscrit, ont toujours su séparer le bon grain (catholique, bien-pensant et fortuné, éventuellement charitable) de l´ivraie (pauvre et immigrée). Pour paraphraser Snoopy: il vaut mieux être riche et bien portant et inscrire ses enfants dans les meilleures écoles, que pauvre, immigré et malade, et content que son enfant soit accepté dans une école ghetto.

L´actualité est pourtant riche d´enseignement: la France voisine nous donne le spectacle consternant de la révolte des ghettos. L´histoire nous apprend aussi, que les gens qui vivent dans les ghettos n´ont pas choisi ce lieu de résidence, ils y ont été contraints, soit par le parquage, soit par la misère. Mais peut-être certaines écoles ne dispensent-elles pas ce savoir historien-là?

Amusant tout cela? Cela relève d´une conception égocentrée du corps social. Moi, moi, moi et ma famille d´abord, le meilleur pour moi, pour les autres les miettes, et que le politique s´occupe du reste. Amusant certes pour les cyniques: jusqu´ici l´actualité scolaire était plutôt celle du décrochage et la question de savoir comment fidéliser les enfants dans les écoles, leur donner le goût d´y rester, d´y grandir, de s´y développer.

Il est clair que ce matin on ne fait pas la file dans les écoles dont on se défile. Le décret de la Ministre Arena est un excellent décret, il s´applique à fonder un enseignement plus égalitaire, à développer une égalité des chances dans l´espoir d´arriver à une égalité des acquis.

Bon, lecteurs chéris, il va falloir que je prenne congé. Je suis grand-père et vais conduire mes petits-enfants à l´école. J´en profiterai pour déposer une nouvelle thermos de café  à l´étudiant de location qui a passé la nuit dans la file à notre place devant les portes du bureau des inscriptions de Saint-Nicolas-du- Chardonneret*. Ce n´est pas parce que je l´ai payé 500 euros pour la nuit qu´il n´a pas droit à un traitement humain... L´expérience m´a d´ailleurs appris qu´il vaut toujours mieux choyer ses employés, cela les fidélise et accroît la productivité. Et il faut montrer l´exemple à mon petit-fils. Un jour il reprendra l´entreprise!

Papinet

*école fictive

 

 

19.11.2007

Pédagogie contre homophobie: de nouvelles ressources en anglais

La pédagogie du Royaume-Uni propose à nouveau des merveilles: un ensemble de ressources concues par des pédagogues et des psychologues de Leicester à découvrir si vous pratiquez l´anglais!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18:44 Écrit par Luclebelge dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

16.11.2007

Le tombeau de Jean Genet a Larache

Cimetières marins...: sous la plume de Valéry, dans la Supplique de Brassens, et au Maroc, sur la côte atlantique, à Larache, ville perchée construite sur le rocher, le cimetière espagnol où repose Jean Genet, avec pour horizons, la mer sous la falaise porteuse de sachets de plastique déchiquetés et d´ordures, un bidonville que jouxte un champ d´ordures que des femmes font brûler, deux minarets dans la perspective des pieds et de la tête de son tombeau.

Genet est mort à Paris mais avait-il souhaité être enterré dans le cimetière espagnol de Larache, et ses dernières volontés ont-elles été exécutées?

A Larache, Genet avait acheté une maison pour son ami El Katrani. C´est l´écrivain marocain Mohamed Choukri qui, dans un opuscule intitulé Jean Genet, (suite et fin), publié chez Devillez en 1996, rapporte les propos d´El Katrani: "Il (Genet) est venu à Larache (...). Après il est rentré à Paris pour mourir étouffé dans un petit hôtel...Le pauvre, il est mort tout seul, là-bas. " Après la mort de Genet, la presse a révélé le souhait de Genet d´être enterré à Larache. El Katrani aurait affirmé à Choukri que c´était faux.

Nous revenons du Maroc où nous avons effectué un voyage en solitaires, juste nous deux, en famille siamoise, Tantelu et Luclebelge. Nous voulions revoir ce pays que nous avions visité si souvent dans les années septante et quatre-vingt, parcourir à nouveau des sites aimés et découvrir des villes de moindre importance touristique.

C´est ainsi que remontant la côte atlantique d´Essaouira à Tanger, nous sommes arrivés à Larache que les Marocains appellent El Araich. Nous voulions visiter les ruines romaines de Lixus et aller nous recueillir sur la tombe de Jean Genet qui avait vécu dans la petite ville  et qui avait souhaité, mais on vient de voir que  rien n´est moins sûr,  y être enterré.3, c

Fatigués par un long voyage en bus (de première classe, Tantelu a de ces exigences!, bon c´est plus confortable et surtout plus rapide), et après avoir déposé nos bagages à l´hôtel Essalam, un hôtel simple et charmant, avec de grandes chambres à la propreté méticuleuse, en plein centre ville, nous avons dégusté un café cassé sur une terrasse populeuse sans femmes, puis nous sommes dirigés au soleil couchant vers la tombe du grand écrivain.

Descendre dans un Ritz, baigné par cette Adriatique, épouse ou maîtresse d´un Doge, puis, les bras chargés de fleurs, grimper un raidillon jusqu´au cimetière, s´asseoir sur une simple dalle, une pierre blanche un peu bombée, et, toute pelotonnée dans une douleur parfumée, se couver! (Ce sont les rêves d´Ernestine, la mère de Divine, dans Notre-Dame des -Fleurs, voir Folio860, pp.26 à 29)

Larache panorama R

Toutes les photos sont de Jeaneve  (avec tous nos remerciements!): ici, Larache vue de Lixus, de l´autre côté de l ´estuaire de l´oued Loukkos. Nous nous sommes tous inquiétés du nouvel immeuble que l´on construit sous la forteresse...

Larache est une ville bâtie sur le rocher qui surplombe la baie et l´estuaire. Elle nous a paru malheureusement fort mal entretenue, par manque de moyens, laxisme ou négligence? Le chômage et la misère y sont  patents.

La corniche, qui domine la mer, pourrait être magnifique. Elle donne cependant le spectacle navrant de belles falaises jonchées d´ordures que les gens y déversent ignorant des beautés qu´ils assassinent. 

Au crépuscule, nous avons vu des gens désoeuvrés jeter des papiers sales, des mégots de cigarettes, des canettes de sodas et des vieux plastiques vers l´ocre des falaises,  et les bateaux qui rentrent au port sous les remparts en ruine.

Le problème du déversement sauvage des déchets est un défi que le Maroc devrait relever. Ici à Larache, les eaux usées se déversent dans le port et leur fumet nauséabond vient rôder sur le cimetière espagnol et se mêler à celui des ordures que l´on brûle.

Pour se rendre au cimetière espagnol, où est enterré Jean Genet, il suffit de suivre au départ du centre urbain la corniche marine au pavement délabré, souvent défoncée,  et de se diriger vers une grande mosquée que l´on voit assez proche, de dépasser un cimetière musulman et la mosquée, de se laisser dévisager par les jeunes badauds désoeuvrés qui glandent et palabrent le long de la rue (on est davantage dévisagé ici qu´ailleurs, car Larache n´est que peu visitée par les touristes). Le premier soir, nous avons ressenti un sentiment  d´insécurité en nous éloignant du centre pour nous rendre au cimetière, mais c´était sans doute dû à la fatigue du voyage et à la curiosité des passants, ainsi qu´au délabrement du lieu, toutes choses qui faisaient travailler notre imagination. Il est vrai que le réceptionniste de l´hôtel nous avait mis en garde contre les agressions: n´y allez pas seuls, des touristes se sont fait assaillir et voler, à Lixus aussi, il y a de fréquentes plaintes à la police. En plus de cela, le guide du Routard signale la présence de mauvais garcons près du cimetière....On se demande d´ailleurs à quel titre ce guide se permet ce genre de facétie.

Le pas un peu pressé, nous sommes enfin arrivés au mur blanc qui entoure le cimetière et à la grille qu´un gardien viendra nous ouvrir. Larache fut longtemps sous protectorat espagnol, de qui explique la présence de ce cimetière dont l´entretien et le gardienage doivent encore être subsidiés par les autorités espagnoles.

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Une centaine de tombes blanches: de simples dalles blanchies à la chaux surmontées de croix de fer forgé noires, avec des mauvaises herbes sur la terre ocre, qui ont peut-être remplacé une improbable pelouse. Quelques tombes plus petites abritent des corps d´enfants.

Une seule allée bétonnée part de la grille d´entrée et conduit à travers les tombes à celle de Jean Genet.

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C´est la seule tombe à ne pas être ornée d´une croix: un simple périmètre de béton blanchi entoure un rectangle de terre sur lequel poussent herbes et pourpiers. Deux roches blanchies sont placées aux pieds et à la tête de la tombe. L´une porte simplement la mention du nom de l´écrivain, ainsi que ses dates de naissance et de mort.

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Curieusement, l´on a indiqué deux dates pour sa mort: Genet serait mort les 14 et 15 avril 1986...Son agonie de fumeur de Gitanes cancereux aurait-elle été prolongée?

Faut-il dire l´émotion? Après le cimetière, nous voulions en savoir un peu plus, trouverait-on des oeuvres de Genet chez le libraire de Larache? A la librairie AL AHRAM, le libraire nous montre Les bonnes et Notre-Dame -des- Fleurs. Puis nous signale que Genet a été traduit en arabe (en tout cas Les bonnes et Un captif amoureux). Enfin, il nous fait voir un ouvrage de Souad GUENNOUN, L´ultime parcours de Jean Genet, Tanger, Casablanca, Larache (Editions Mediterranée, Paris, 2001). Il évoque aussi les études de Mohamed Choukri. Nous rachetons Notre-Dame-des-Fleurs, que nous avions lu il y a plus de trente ans. Et le soir, dans notre chambre, nous replongeons dans l´univers de Genet, dans cette langue poétique somptueuse, mallarméennne, ornée des arabesques d´un argot lyrique, dans cette prose mystique qui célèbre les amours entre hommes.

Le lendemain, aux aurores, nous parlerons avec un boutiquier qui installe ses marchandises  sous les arcades de la place de la Medina, cette place triangulaire blanche et bleue qu´entoure une galerie ajourée de portiques et d´arcades. Il entame la conversation et quand nous lui parlons de Genet: "On l´aimait beaucoup ici, il s´asseyait à même le sol avec les plus pauvres."

Un peu plus tard, nous nous rendons au marché espagnol, un grand bâtiment comme un palais blanc avec ses colonnes, ses toits de tuiles vertes vernissées qui luisent au soleil, ses grandes fenêtres aux treillis bleus. A la fleuriste qui installe ses vases de fer pour la journée, nous voulons acheter une rose, en souvenir du Miracle, pour aller la déposer sur la tombe.

-C´est pour qui, demande-t-elle? Pour ta femme? ta petite amie?

-Non, c´est pour la tombe de Genet

-Ah c´était l´ami de ma mère, elle lui vendait des fleurs...Puis elle parle d´El Katrani, qui est mort dans un accident quelques mois après la mort de Genet, et de son fils.

Alors elle prépare la rose et ajoute des petits chrysanthèmes blancs. Les fleurs blanches, c´est cadeau, me dit-elle, tu les mettras sur la tombe de Jean Genet.

Nous referons le chemin vers le cimetière pour y déposer le maigre bouquet. Quand nous repasserons une dernière fois l´après-midi du même jour, les fleurs auront déjà séché.

Je crois au monde des prisons, à ses habitudes réprouvées. J´accepte d´y vivre comme j´accepterais, mort, de vivre dans un cimetière, pourvu que j´y vécusse en véritable mort. (Folio, p. 205)

 

Et ces autres cimetières marins...

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!

Paul Valéry, Le cimetière marin, première strophe

Enfin, Brassens Supplique pour être enterré à la plage de Sète. (1966)

(...)

Que vers le sol natal mon corps soit ramené,
Dans un sleeping du Paris-Méditerranée,
Terminus en gare de Sète.(...)

Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus,
Creusez si c'est possible un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche.
Auprès de mes amis d'enfance, les dauphins,
Le long de cette grève où le sable est si fin,
Sur la plage de la corniche.

 

 

 

07:38 Écrit par Luclebelge Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

16.10.2007

L´archevêque et les bonnes soeurs

Délicieuses Soeurs de la Perpétuelle Indulgence! Merci, mille fois merci!

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Cela s´est passé à San Francisco: les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence (en fait de superbes dragqueens qui luttent contre le sida et l´homophobie en faisant des actions caritatives) se sont dirigées vers le choeur pour communier lors d´une messe célébrée par l´archevêque de San Francisco, un certain Monsieur Niederauer. Et le brave archevêque... leur a donné la communion.

Mais voilà, nos chères soeurs avaient filmé la scène ( ce n´est pas un problème dans les églises catholiques, il n´y a qu´aller voir comment se passe une communion solennelle et comment les péres surexcités sont prêts à molester un acolyte pour avoir une meilleur prise de vue de leur rejeton en aube blanche...) et l´ont diffusée!

Tantelu est morte de rire!

Et les chrétiens fondamentalistes se sont offusqués, ce qui fait que le pauvre archevêque s´est cru obligé  de l´erreur qu´il avait commise.

Ah bon, raisonne Luclebelge, on peut faire une erreur lorsqu´on donne un sacrement? Donner le corps du Dieu d´amour à quelqu´un cela peut être une erreur?

Même si Luclebelge n´approuve pas la provocation, il trouve fort dommage que l´on puisse regretter d´avoir donné le saint sacrement. Luclebelge approuve le don de la sainte communion à ces soeurs qui passent tous leurs loisirs à pratiquer la charité compassionnelle, et regrette les regrets de l´archevêque.

Et TanteLu? MDR, le rimmel lui en coule tellement elle en pleure! Elle pense qu´on a de la chance d´avoir l´église catholique sur le net, cela épargne des places de cirque!

Sources:

les excuses de l´archevêque: http://wifeandmomoftwo.wordpress.com/2007/10/12/archbisho...

20:15 Écrit par Luclebelge dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

15.10.2007

Luclebelgicisme

"Il n´aura plus d´homophobie quand la diversité sexuelle sera la norme"

Luclebelge

12.10.2007

Luclebelgicisme

En life, je suis plus vivant

Luclebelge, mes lapalissades

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03.10.2007

Les livres que j´aime (3): Le troisième anneau de Costas TAKTSIS

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Référence:

Titre original : La troisième couronne, traduit par Jacques Lacarrière, Folio, Gallimard, 1967

Résumé:

Une femme, Mme Ekavi, raconte sa vie à une amie. Vie quotidienne, banale en apparence, mais dont les acteurs et les évènements – tels qu’elle les décrit, les transforme et les imagine – se haussent au niveau d’une tragédie tour à tour sordide et poignante. Son mari, ses enfants, son mariage, son divorce furent-ils vraiment tels qu’elle le prétend ? Nous ne le sauront jamais tout à fait. Les personnages et le décor de ce monde singulier, qui rappelle Jean Genet et Céline, nous font découvrir l’existence quotidienne d’une famille grecque de la petite bourgeoisie, et aussi l’histoire contemporaine de la Grèce.

L´auteur:

Costas Taktsis, né en 1927 à Thessalonique, a fait ses études à Athènes, au lycée puis à la Faculté de Droit. Après son service militaire, comme interprète d’un général grec, il devient en 1952 à 1954 le secrétaire d’un directeur américain du projet hydro-électrique de Louros, en Epire.

Son premier recueil de poèmes, La Symphonie du Brésilien, paraît en 1954. Il repart alors pour Paris et Londres où il exerce divers métiers. A son retour à Athènes il enseigne l’anglais. Peu de temps après, il s’engage comme matelot sur un cargo danois en Allemagne. De retour à Athènes en 1955, Taktsis publie son second recueil de poèmes, Le café Bysantium.

A partir de 1955, il repart en Afrique, en Australie, en Orient, en Europe. Il revient en Grèce en 1962. La même année paraît son premier roman, Le troisième anneau, écrit en Australie.

 


10:11 Écrit par Luclebelge dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

14.09.2007

Dieu, une nouvelle de Luclebelge (suite et fin)

Dieu (suite et fin)

 

Mais il n'en fut rien, car, à l'aube du sixième jour, Dieu fut réveillé dans un sommeil pourtant bien mérité par le grondement de la colère des hommes qui tempêtaient qu'ils n'y comprenaient rien, à l'ordre de la création, qu'on n'y voyait pas clair, que les animaux les assaillaient, que les eaux se révoltaient, que même la terre se mettait parfois à trembler, et qu'ils ne trouvaient pas le repos.
 
C'était d'ailleurs bien le seul point sur lequel Dieu était d'accord avec les hommes.
 
Alors Dieu se sentit très las, soupira et, à regret, répondit aux requêtes de ses créatures. Et Il créa les luminaires célestes qu'il plaça autour de la terre de telle manière que l'homme le laissât en paix la moitié du temps. Dieu morcela la vie sur terre en deux parties: il appela la première Jour et lui attribua le plus gros des luminaires qu'il appela Soleil, et la deuxième Nuit, avec un petit luminaire en forme de veilleuse, qu'il appela Lune et qu'il imagina, à tort, pouvoir calmer l'homme de ses angoisses. Il associa le soleil aux terres et à la verdure, et à l'homme de sexe mâle; et la lune aux eaux, aux marées et à l'homme de sexe femelle. Il laissa le choix des luminaires à cette troisième espèce d'hommes qui Lui ressemblait le plus et qu'Il affectionnait tout particulièrement: les hommes qui se sentaient mâles et femelles à la fois.  Malgré la préférence divine, cette élite d'hommes et de femmes était mise en marge de la société par la masse bêlante des autres, beaucoup plus nombreux. Sans doute leur reprochait-on de trop ressembler à Dieu. On les persécutait régulièrement.
 
Le soir du sixième jour, les hommes de sexe mâle réinventèrent le Feu. Ils se sentaient lésés par les femmes à qui Dieu avait donné la nuit en partage. Ils auraient voulu que le soleil brillât encore à minuit. Ils entretinrent le Feu toute la nuit, le perfectionnant à chaque seconde de l'éternité, si bien qu'à l'aube du septième jour, la terre n'était plus qu'un immense brasier au sein duquel toute vie avait disparu. La terre brûla si fort que même les eaux des océans s'évaporèrent. C'était à présent la terre qui éclairait la lune désolée d'avoir perdu sa fonction première.
 
Dieu fut réveillé par un petite odeur de roussi qui Lui titillait les narines. Il considéra son oeuvre et se fâcha tellement fort que l'Eternité s'empourpra aux trois coins de son Incommensurabilité. Alors Dieu, pour se calmer, se mit en position du lotus et, en trois temps, prit une profonde inspiration. Dans le premier temps, Dieu inspira la terre et les luminaires qui disparurent à jamais dans le haut de Ses divins poumons. Dans le deuxième temps, Dieu inhala le Temps qu'il consuma avec la pourpre de l'Eternité dans sa région costale. Enfin, il aspira Sa propre Pensée qu'Il broya dans sa région abdominale.
 
La divine expiration purifia les confins de L'Eternité jusqu'aux dernières extrémités des trois coins. Tout était consommé. Dieu se contenta à nouveau d'Etre, sans y penser

13.09.2007

Dieu, une nouvelle de Luclebelge (3)

Dieu (suite)

 

Le matin du quatrième jour, Dieu se sentit plus reposé que les jours précédents, comme allégé du poids de ses erreurs passées. Mais, en même temps, il ressentait comme un petit creux, comme un vide dans une partie de son incommensurable Eternité. Il avait pris goût à la création et sa créativité le démangeait. Mais il ne voulait plus commettre les mêmes bévues. Il décida alors de créer des êtres qui ne fussent plus ni à Son Image ni à sa Ressemblance. Et il les appela animaux. Il leur donna les deux sexes, et, tout au long du quatrième jour, Il se divertit à les voir ramper, nager, gambader et voler dans son Eternité. Tout ce petit monde se reproduisait à qui mieux mieux et se transformait petit à petit. Et cela réjouit fort le coeur de Dieu.
 
Vers le midi du quatrième jour, Dieu vit qu'une de ses mutations avait donné naissance à une race de créatures qui singeaient à s'y méprendre le comportement de l'homme et de la femme. Aussi Dieu, qui s'en amusait beaucoup, les appela-t-ils  Singes. A quatre heures, Dieu achevait à peine son goûter qu'il s'inquiéta de voir surgir une nouvelle race en tout point semblable à l'humanité qui venait de se désintégrer la veille au soir. Et ces gens se réunissaient soit pour L'appeler et Le louer, soit pour L'invectiver. Dieu en fut fort déçu. Ne pouvait-Il donc rien créer qui ne finît par le rappeler à Lui-même. Il avait voulu créer du différent, et voilà que çà en revenait au même. Dieu se sentit à nouveau fort fatigué. Et d'ailleurs tout ce monde d'animaux qui gesticulait dans son Eternité commençait à l'irriter.
 
Aussi, le matin du cinquième jour, Dieu décida-t-Il de regrouper les animaux et les hommes dans un endroit bien précis de Son Immensité, de telle sorte qu'ils ne pussent en sortir, mais que Lui, Dieu, puisse à loisir venir se divertir de Sa création. Dieu façonna une boule ronde et y sépara la terre des eaux. Et il appela la boule Terre. Et Il y plaça les hommes et les animaux. Il décora le tout d'un peu de verdure, pour faire joli. Puisque les hommes étaient les derniers venus et Lui ressemblaient étrangement, Il leur confia le commandement de cette petite partie de Son Immensité, s'imaginait avoir la paix par cette infime délégation de Ses Pouvoirs.
 
Et Il crut que c'était bien.

12.09.2007

Dieu, une nouvelle de Luclebelge (2)

Dieu (suite)

 

Dieu trouva la Femme endormie encor. Elle flottait comme un rêve dans l’Eternité. Dieu examina le songe de la Femme et se trouva trop fatigué pour réaliser les désirs insatiables qu’Il y vit. D’ailleurs, Il n’était pas outillé, et puis, la Femme lui ressemblait trop. Alors Dieu introduisit un mode d’emploi dans le songe de la Femme: il lui suffirait de faire reluire l’appendice vermiculaire en pensant très fort à la cavité; la semence viendrait se nicher dans sa main et elle pourrait alors l’introduire dans le sexe cave en le fourrageant de sa main et s’auto-féconder. Dieu venait d’inventer la parthénogénèse. Mais lorsque la Femme se réveilla et qu’elle eut à plusieurs reprises essayé la divine prescription, elle se sentit extrêmement frustrée. Ses rêves dépassaient de loin la triste réalité et elle considérait l’onanisme comme un bien piètre ersatz. D’ailleurs, elle n’avait qu’une idée en tête, et cette idée, c’était Dieu. Aussi la Femme, forte de son intuition, se mit-elle à poursuivre Dieu de ses assiduités. Ce dernier, qui était aussi le premier, harassé de fatigue, regretta d’avoir créé la Femme et, pour essayer de s’en débarrasser, l’anesthésia de Sa divine Volonté et la scinda en deux morceaux. Il préleva une partie du système pileux de la Femme, ainsi que le sexe extérieur et mit au point une seconde créature, presque semblable à la première, et Il la nomma Homme. Puis il s’en alla sur la pointe des pieds en espérant bien que les deux parties se débrouilleraient ensemble et qu’Il pourrait enfin se reposer.
 
L'Homme, qui était en fait une moitié de Femme, entreprit aussitôt de rejoindre la Femme, ou du moins ce qu'il en restait.
 
Mais il savait l'art d'accommoder les restes. La Femme se réveilla en gémissant de plaisir. Le second Cri de l'Histoire fut un cri d'amour.
 
Après l'amour, la tristesse et l'angoisse reprirent le dessus. La peur engendra le Froid, aussi l'Homme et la Femme refirent-ils l'amour pour réchauffer leurs solitudes. Et ainsi à de nombreuses reprises. Ils s'épuisèrent vite à ce petit jeu. Et puis, ce n'était pas une solution: la peur revenait après chaque copulation, et, avec elle, le Froid.
 
Aussi l'Homme inventa-t-il le Feu, pour se réchauffer ainsi que sa compagne et les nombreuses générations qui n'avaient pas manqué de naître de ces unions répétées. Plus il naissait d'enfants, plus il y avait de solitudes à réchauffer. L'Homme, tout au long du troisième jour, tout au long des générations naissantes qui pullulaient de plus en plus, s'ingénia à trouver des moyens de chauffage plus raffinés.
 
Au crépuscule du troisième jour, six milliards d'hommes et de femmes tentaient toujours obstinément de réchauffer leurs solitudes. Il y avait belle lurette qu'ils avaient inventé la guerre: ils s'étaient imaginé qu'en tuant une partie de l'humanité, ils pourraient économiser un peu de la précieuse chaleur. Ils croyaient que le meurtre du voisin leur permettrait de dérober ses foyers et d'ainsi se pouvoir mieux réchauffer. Au crépuscule du troisième jour, six milliards d'êtres humains s'étaient divisés en deux clans. Au crépuscule du troisième jour, ils mirent le feu aux poudres et l'humanité se désintégra. Ce fut le troisième et dernier cri, un long cri de haine solitaire. Le Feu brûla longtemps encore dans le soir du troisième jour et lorsque Dieu revint sur les lieux, Il ne trouva plus rien. Et Il vit que c'était bien.

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10.09.2007

DIEU, une nouvelle de Luclebelge (1)

DIEU (1)
A Platon,entre autres,...et au Bouddha,...finalement.   

 

Le premier jour, Dieu se reposa,
Et Il vit que c'était bien.  
Il n'avait jamais pris de repos, Dieu ! Jusque là, Il s'était contenté d'Etre, tout simplement. Mais ce jour-là, pour la première fois de son Eternité, Dieu se mit à penser.
Et Sa réflexion créa le Temps, et le Temps pesa sur les épaules de Dieu qui prit conscience de Sa divine Morphologie, et de son Eternité passée, et de son Eternité future. Dieu se sentit dépassé par les événements, et le Temps se fit lourd sur les épaules de Dieu, si lourd que Dieu se sentit fatigué, si fatigué qu'il décida de se reposer. Mais se reposer sur qui? Depuis toujours, il n'y avait que Lui, Dieu, dans son Immensité, dans son Incommensurabilité, dans son éternelle Infinité, dans son Hyperboléité. Quelle épaule supporterait-elle le poids de Dieu, puisque n'existaient que deux épaules, une épaule gauche et une épaule droite, les Siennes, et hier encore Il n'en savait rien? 
Vint le second jour. Dieu continua de réfléchir et le Temps s'appesantit encore plus sur les épaules de Dieu qui n'avait pas trouvé le repos. Alors, au risque de s'enfoncer plus avant, Dieu pensa de tout son nouveau poids. Et de sa pensée naquit une créature à Son Image et à Sa Ressemblance. Dieu crut que cela y était, qu'il allait enfin pouvoir se reposer et, de tout son poids alourdi du temps de Sa divine Pensée, Il s'appuya sur la Femme qui prit peur et conscience au même instant. La Femme avait pris Dieu pour un satyre et s'enfuit en poussant le premier Cri de l'Histoire, que, pour cette raison, on appelle le cri primal. La peur et le cri touchèrent Dieu de plein fouet. Des légions de lambeaux divins, pleins de cri et de fureur, se détachèrent et commencèrent une longue chute dans la nuit infinie de l'Eternité. Dans son inconscience effarouchée, la Femme avait créé le Mal. 
Le soir du second jour, Dieu, qui commençait à avoir des cernes de fatigue, considéra Son Oeuvre, et sentit qu'Il s'attristait. Le matin du troisième jour, Dieu n'avait toujours pas trouvé le repos. Le Mal était fait. Et, avant le Mal, la Femme, et avant la Femme, le Temps, lui-même engendré par la divine Pensée. Dieu considéra le Temps et vit qu'il n'était plus à la même place. Il entreprit alors de réparer le Mal …et chercha la Femme. La première femme avait roulé toute la nuit en hurlant de peur et de solitude. Elle ne savait d'ailleurs pas vers où se diriger, tant les espaces glacés et oblongs des solitudes éternelles lui semblaient infinis et l'effrayaient. Chaque fois qu'elle pensait pouvoir s'accrocher à une courbure de l'Espace, la voilà qui s'éloignait, comme si l'Espace avait été en expansion. Ah! Elle regrettait bien de ne pas s'être maîtrisée et d'avoir fui et refusé ce qu'elle sentait pourtant désirer: les bras de Dieu. Comme Il était beau et comme Il lui ressemblait. Lui aussi était d'une sphéricité remarquable, quoique, à y bien penser, il Lui manquât deux ou trois choses qui la remplissaient justement de confusion: des seins s et un ou deux sexes. Ses seins à elle étaient lourds d’angoisse, cependant que ses deux sexes vibraient d’étrange manière. Le premier, une espèce d’appendice vermiculaire, se dressait ingénument, tandis que le second, tout en courbes et en douceur, s’humectait d’un parfum doux et violent. Plus elle le respirait, plus l’appendice se gonflait. Plus il se gonflait, plus le sexe cave s’humidifiait et dégageait sa délicieuse odeur. Tout ce désir lui fit oublier sa peur. Elle pressentait bien que quelque chose d'intéressant se passerait si elle parvenait à introduire le vermicule dans la petite grotte humidifiée, mais elle dut réfréner sa curiosité car les deux sexes étaient bien trop éloignés l'un de l'autre pour qu'elle pût mettre son projet à exécution. Alors, de guerre lasse, elle s'assoupit et, durant son sommeil, la Femme fit le premier rêve érotique: elle rêva de Dieu, mais d'un Dieu sexué. 

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09.09.2007

Les livres que j´aime (3) Les petites filles et la mort d´Alexandre Papadiamantis

papa3

Les Petites filles et la mort
Alexandre Papadiamantis
Actes Sud Babel n°157, 7.00 €
Roman

Présentation de l'éditeur
La vieille Yannou est au chevet de sa petite-fille, âgée de quelques jours à peine et déjà gravement malade. Au fil des heures de veille durant lesquelles elle se remémore sa vie passée, elle découvre qu'elle n'a jamais vécu que dans la servitude. Elle se persuade alors que son devoir est de délivrer - par tous les moyens - les petites filles de l'enfer qui les attend. Ecrit en 1903, Les Petites Filles et la Mort (dont le titre original se traduit par La Meurtrière) est le maître livre de Papadiamantis. Dans une tragédie qui va bien au-delà du tableau de mœurs, il invente une langue somptueuse et propose une réflexion sur la condition féminine, tissée d'obsessions personnelles, qui se révèle d'une inquiétante modernité.

Quatrième de couverture
La vieille Yannou est au chevet de sa petite-fille, âgée de quelques jours à peine et déjà gravement malade. Au fil des heures de veille durant lesquelles elle se remémore sa vie passée, elle découvre qu'elle n'a jamais vécu que dans la servitude. Elle se persuade alors que son devoir est de délivrer - par tous les moyens- les petites filles de l'enfer qui les attend.

Ecrit en 1903, Les Petites Filles et la Mort (dont le titre original se traduit par La Meurtrière) est le maître livre de Papadiamantis. Dans une tragédie qui va bien au-delà du tableau de moeurs, il invente une langue somptueuse et propose une réflexion sur la condition féminine, tissée d'obsessions personnelles, qui se révèle d'une inquiétante modernité.

Pourquoi j´ai aimé ce roman

Roman d´un grand écrivain grec souvent méconnu des francophones, mais très populaire en Grèce: on lit du Papadiamantis dans les écoles grecques chaque année aux alentours de Noel.

Un roman sur la condition féminine dans les campagnes: à l´époque du roman, naître fille pouvait dans les familles pauvres paysannes être considéré comme une malédiction. La dot à pourvoir était considérable: terrains, oliveraies, trousseau de mariée,... les femmes devaient tout fournir pour se gagner un mari, au point que la mort d´un bébé fille pouvait devenir souhaitable pour épargner aux familles le fardeau d´un mariage qui saignerait littéralement la famille aux quatre veines. Une grand-mère rebouteuse de son état finit par craquer et se met à tuer sa propre petite fille, puis les petites qui lui tombent sous la main. Elle finira noyée, et la noyade est présentée comme une rédemption.

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Etrange homme que ce Papadiamantis qui semblait ne jamais se séparer d´un manteau crasseux qu´il portait hiver comme été, à l ´intérieur comme à l´extérieur. Solitaire, chantre de l´humilité, humble lui-même, il crée des atmosphères spirituelles où plane la mélancolie de la mort. Il y a des similitudes avec Jean Genêt dans la manière dont le réel est transcendé par l´écriture visionnaire.

Extraits

1. Seulement les anges tiennent la balance égale et ne favorisent personne; ils emportent indistinctement au Paradis garcons et filles. Et il y a même davantage de garcons -combien de fils chéris, de fils uniques!- qui meurent prématurément: les filles "ont sept vies", pensait la vieille femme. Elles tombent difficilement malades, il est bien rare qu´elles meurent. Ne faudrait-il pas que nous autres, en bon chrétiens, nous aidions à l´oeuvre des anges? 

2.Que peut-on bien faire d´utile pour les pauvres? Le plus grand cadeau, ce serait d´avoir à leur donner, pardon, mon Dieu! de l´herbe à rendre stérile: ou alors de l´herbe à faire des garcons, ajouta-telle...Les pauvres ne font que des filles: Celle-là doit bien en avoir cinq ou six à présent. et je ne sais pas s´il leur en est morte une seule...Elles ont la vie dure!"


06.09.2007

Les livres que j´aime (2): La quatrième révélation d´Olivier Delorme

La Quatrième Révélation

La référence: DELORME Olivier, La quatrième révélation, H et O éditions, 2005, 378 pp., 23 euros

La quatrième de couverture:

Tout commence dans la crypte d’un monastère grec, autrefois dédiée à Hermès, où Julien Bergeret découvre d’antiques manuscrits couverts de signes étranges. Ancien juge d’instruction chargé d’affaires politico-financières qui a repris les études byzantines de sa jeunesse, il se lance avec passion dans le décryptage de cette mystérieuse écriture.
Et là… c’est la stupéfaction : révélant une des plus grandes impostures de l’histoire de l’humanité, ces parchemins mettent en cause l’un des piliers du christianisme.
Pour le Primum Agmen Christi, une congrégation réactionnaire proche du Vatican, la divulgation de ce scandaleux secret est simplement inconcevable et doit être empêchée à tout prix.
Au même moment, Alain Perrault, candidat déclaré à Matignon — et peut-être bientôt à l’Élysée —, cherche à récupérer un document compromettant qu’il pense être entre les mains de l’ancien magistrat.
Corruption, manipulation, intimidation : Julien, son compagnon Nikos et Clémence, l’amie de toujours, se retrouvent alors confrontés à des puissances résolues au pire pour parvenir à leurs fins.

L´auteur:

Olivier Delorme (portrait Stéphane Régnier), avec l'autorisation d'H&O

Originaire de Chalon-sur-Saône, Olivier Delorme s'est pris très jeune de passion pour l'histoire antique de la Grèce. Il fait son premier voyage dans ce pays en 1973 et veut alors devenir archéologue. Mais au terme d'études classiques et après une agrégation d'histoire, il devient directeur des études d'un institut de recherches en histoire contemporaine, puis responsable de collection à la Documentation française.

Il publie son premier roman en 1996 et consacre dès lors l'essentiel de sa vie à l'écriture. Après avoir passé deux ans sur la petite île-volcan de Nisyros dans le Dodécanèse, il habite de nouveau Paris depuis 1999 et collabore à diverses publications, dont la revue franco-hellénique Desmos-Le Lien, tout en enseignant l’histoire des relations internationales à l’Institut d'études politiques de Paris.

(Source: Wikipedia pour la biographie d Olivier Delorme, photo Wikipedia extraite de la quatrième de couverture du livre référencé. Sur Wikipedia, vous trouverez également un résumé de se principaux romans. Voir: http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Delorme)

La lecture de Luclebelge:

Lu et parfois dévoré, voila un bon roman gay, bien ficelé, basé sur les lois narratives du roman à suspense qui, on le sait, ont pour but de tenir en haleine. L´influence d´un récit comme le Da Vinci Code est patente, avec ce que j´ai ressenti comme une volonté marquée de réaliser un pastiche original. C´est, -que Calliope en soit louée-, plus réussi, mais ma remarque ici frise l insolence parce que vu la manière dont le Da Vinci code a été torché, cela ne relève pas de l´exploit de le dépasser. L´impression d´un bon Da Vinci Code donc.

Au delà du roman à suspense, l´auteur a travaillé à partir de solides connaissances historiques sur les premiers siècles du christianisme et dispose d´une excellente base de données sur la mythologie grecque à laquelle il parvient à redonner vie. Une de ses trouvailles les plus intéressantes à mon sens est celle du Dictionnaire gay de la mythologie grecque d´Henri Tourtois dont j´ai rêvé un moment qu´il existât réellement. S´il venait à Monsieur Delorme l´idée d´en publier un, je me porterais volontiers acquéreur. La farce est bien réussie puisqu´il le mentionne à côté de sources qui, elles, sont authentiques et que, longtemps, ont peut espérer à la réalité de l´existence de ce dictionnaire. De plus l´histoire amoureuse des dieux grecs est savoureuse. Enfin, plus proche de nous, sa connaissance des institutions francaises de la cinquième république, le parti qu´il en tire, la satire acérée qu´il en donne laissent pantois. Avec la crainte que la caricature ne soit que le reflet à peine déformé des réalités politico-économiques du monde dans lequel nous avons l´heur de vivre.

Roman à thèse(s) aussi: la dénonciation de l´homophobie ambiante, homophobie haineuse qui va jusqu´aux persécutions les plus ignominieuses, la corrélation, la connexion étroite de l´homophobie avec le conservatisme catholique, la dénonciation des intolérances de cette institution, l´interprétation de l´usurpation paulinienne du message christique et de la volonté paulinienne de l´instauration d´un pouvoir destructeur sous couvert de religion, tout cela correspond bien aux lectures que j´avais pu faire de la tragédie de histoire européenne, et il est bien sûr plaisant de lire que d´autres, ici Olivier Delorme, arrive à des conclusions similaires sur base de, bien entendu, nombre de références communes, mais avec, de son côté, un corpus plus étoffé que le mien, ce qui est, pour le lecteur en demande de découverte et d´étonnements que je suis, fort agréable. Delorme ne s´attaque jamais au spirituel mais bien aux monothéismes institutionnels avides de pouvoir et prêts au pire pour s´y maintenir. Les champs du  sacré et du divin, saccagés par ces institutions, sous-tendent le récit et constituent l´espoir d´un nouvel horizon post romanesque.

La farce, la satire, le pastiche se mêlent ainsi à la thèse et l´on sent, au moment de la thèse, que l´auteur se veut plus sérieux. Face aux attaques et aux violences homophobes: Hommes, ici n´a point de moquerie!

Si l´invention par Delorme de l´écriture phallique est bien amusante, j´ai cependant trouvé les textes des manuscrits décryptés plus faibles, et notamment par une écriture qui nous est trop contemporaine et pas assez pastichée sur les correspondances ou les écrits de l´époque de saint Paul ou de Théodose pour la seconde partie du manuscrit.

Un bon roman à suspense, le sens du pastiche, de la satire et de la caricature, des caractères attachants, parfois quelques faiblesses dans le rythme narratif. Un livre que j´ai aimé lire, divertissant, mais que je ne relirai sans doute pas. Cependant que je souhaite découvrir bientôt le reste de l´oeuvre d´Olivier Delorme.

05.09.2007

Père sévère, conte macabre, une nouvelle de Luclebelge

 

     Il ne trouve pas son bocal d'asticots. Il s'énerve. Sa large main aux doigts courtauds et aux ongles rongés avec une attention méticuleuse tâtonne à l'aveuglette sur l'établi aux instruments de torture soigneusement rangés. La canne à pêche prend des airs piteux et résignés. Pourquoi avait-il dû écraser précisément ce matin ses lunettes à grosses lentilles? D'ailleurs on ne devrait jamais poser des lunettes à même la moquette à côté du lit avant de s'endormir. Bien sûr, c'est pratique. Le lit est bas. Evidemment, l'Indonésien qui couche à ses côtés s'en fout. Dans son île, la mer est l'ennemie et toutes les activités sont concentrées vers la montagne volcanique. Pas qu'on soit jalouse de l'Indonésien, pour sûr, mais tout de même, il pourrait l'aider dans sa quête. La canne à pêche marmonne tout bas, de peur qu'il ne l'entende. Il est tellement colère qu'il pourrait la briser, comme ça, rien que parce qu'il a perdu ses foutus vers. 

     Il ne trouve pas son bocal d'asticots, qu'il hurle à présent. Mais cherche donc, qu'il s'époumone sur son prétendu fils adoptif. Et le jaune qui verdit sous son maquillage de dame aux camélias. Et le voilà qu'il le secoue comme un prunier et l'autre qui crie à son tour qu'arrête, tu me fais mal et puis tu vas me casser un ongle. Il pleure à présent l'Indonésien, c'est toujours comme çà que çà se termine avec cette petite vermine. 

     Et le voilà qui sort respirer qu'il dit, que çà va le calmer, et aussi qu'il a rien à en branler, de ces pleurnicheries. Et c'est vrai que ça a l'air de le calmer de se promener dans le verger. De la porte entrouverte on peut voir ses lèvres béates sourire aux hirondelles. L'Indonésien tourne le dos à la porte et sort un petit miroir et fait semblant de rajuster son rimmel, des fois qu'il aurait coulé. Mais en fait, il l'observe et il voit bien que l'autre chantonne une chanson où amour rime avec toujours. L'Indonésien sourit aussi à travers ses larmes et tousse un peu. Il dit tout bas que c'est à cause du pollen et des fleurs, mais la fleur rouge, il l'a dans le poumon et il va en crever, c'est sûr. Et l'autre qui n'en sait rien et le force à aller pêcher dans le marais. On en ricanerait à moins. 

     L'Indonésien s'appuie pour reprendre son souffle sur l'établi. La canne à pêche gondole un peu, posée de biais qu'elle est. 

     Voilà qu'il se met à pleuvoir, et l'autre qui rentre dans la remise, l'air un peu sévère. Et qui se met à caresser les frisures de l'Indonésien en l'appelant mon petit mouton. Et qu'il se met à réciter un poème de Verlaine, dont il ne se souvient plus bien. Et qu'il s'excuse maintenant qu'il y a trop longtemps qu'il a plus été à l'école, mais que ça fait rien, qu'il est beau quand même. 

     La canne à pêche se raidit pour observer la suite. On est de bonne fabrication. On tient à sa classe, quand même. Voilà qu'ils ont renversé le bocal d'asticots sans s'en apercevoir. L'Indonésien crie fais-moi mal. Et l'autre qui tape et tape avec sa main ouverte et tendue sur les fesses qui se marbrent. Mais ce n'est pas assez. Encore qu'il crie ou qu'il gémit. Tout de même, on devrait avoir sa dignité. Des pêches, des beignes, qu'il  crie. Et voilà que l'autre se lève et le laisse et cherche sur l'établi quelque chose qu'il ne trouve pas. Et qui râle sur ses verres brisés. Attends, tu vas voir, qu'il dit. Et l'Indonésien par terre qui fait des soubresauts comme la terre quand elle va se fendiller et craquer comme avant une éruption. 

     La canne à pêche panique: elle a horreur de la violence; elle se raidit encore; elle ne sait plus où se mettre; elle vacille et tombe à côté des asticots, épars. Elle en perd le reste de son vernis. 

     Et l'autre qui entend la chute et qui voit la canne à pêche et qui dit tu en veux tu vas en avoir et qui prend la canne à pêche et se place loin de l'Indonésien en se raidissant les reins, avec son pantalon qui lui est descendu sur les bottes, et qui tape, tape en hurlant des mots qu'il répète, et l'Indonésien qui gémit et se tord en se tournant dans les asticots qui s'écrasent dans une purée blanchâtre, et la canne à pêche qui se brise. 

     Et tout ce sang qui sort de la bouche de l'Indonésien, et l'autre qui glapit chien jaune, et qui continue à taper.

 

     Et puis encore un peu de liquide blanchâtre, chez les deux.

 

 

 

04.09.2007

Poésies. Péchés de jeunesse: Poèmes honteux du temps aboli (3)

                                                          A John Flanders

 

Par l´amant déserté qu´aucune eau ne nourrit
Par l´amour affamé orphelin de la lune
Par la mort qui l´attend au détour de la dune
Dans les ors du silence Une chauve-souris
Faucille vaincue par l´or des ténèbres
Dans les voiles opaques d´une nuit sans étoiles
Et ce foetus dans l´oeuf ce soleil dans la lèpre
D´une eau froide où baignait l´os à moelle
Femme et maudite nue l´Innommable
Qu´à l´éternel châtiment ne se lève le chaste
D´une ville sans statue et par l´iconoclaste
Et par la destruction de ses rêves de sable

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03.09.2007

Conte ordinaire de la lesbophobie scolaire (2)

Contes ordinaires de l´homophobie scolaire

Lea Zar

Une nouvelle de Luclebelge, suite et fin

Les mercredis s’enfilent et se ressemblent. On est presque à la fin de l’année. Léo et Lara rentrent du match de foot. Lara porte un sac en plastique avec les vidanges de deux grandes bouteilles d’orangeade qu’elle veut rapporter au supermarché pour récupérer la monnaie.  Léo n’aime pas le supermarché, elle attend à l’extérieur pendant que Lara se rend à la caisse.

-Léo, Léo, ya la bande à Léon…Le grand Marco, Spirou, Ptilouis…

Lara est essoufflée, elle a couru depuis la caisse.

-Ils t’ont embêtée ? Léa est tout de suite en alerte.

-Non, non , c’est le contraire, ils nous ont invitées, ils nous invitent à venir les regarder jouer aux dés dans la cabane de Léon. On y va?

Léo hésite, regarder jouer ! et puis quoi encore ? si on y va, elle veut jouer avec les autres, il n’y a pas de raison,  mais  au fond d’elle-même elle se sent fière de pouvoir entrer dans le clan des garçons, c’est rien que des grands ! Les deux petites filles rejoignent le groupe qui les observe de l’autre côté du parking. Lara, elle, est pour la réconciliation et la paix des ménages, cela crie assez tous les jours entre son père et sa mère, parfois le père cogne, et elle a tellement peur des violents qu’elle ferait n’importe quoi pour que les gens deviennent gentils. On ouvre la bouteille de vodka que le grand Marco a achetée au supermarché, il a toujours un peu plus d’argent que les autres dans les poches et son père a une grosse voiture. Gros Louis explique que pour faire partie du groupe, il y a des épreuves à passer. On va leur bander les yeux , elles devront avaler d’un coup un petit verre, puis on leur mettra des vers et des limaces dans la bouche, elles ne devront pas  mordre dessus, mais juste les sucer comme on suce un bonbon. Si elles ne crient pas, si elles ne pleurent pas, elles seront jugées dignes d’entrer dans la bande.

-C’est cool, dit Léa.

-Ca va, dit Lara, qui a l’air moins rassurée, mais n’ose pas contredire son amie.

-On va jouer aux dés pour savoir qui fera le Grand Exécuteur, c’est lui qui vous mettra les limaces et les vers en bouche. Le perdant de la partie aura un gage : il  devra aller chercher les limaces et les vers de terre au jardin. Les autres feront le jury.

-La vodka avant, vous verrez, avec ça les limaces ont moins de goût…c’est presque comme des escargots ou des huîtres.

-T’as  jamais mangé d’huîtres, menteur

-Si, y en avait à la communion solennelle de mon grand frère…

Au deuxième lancer de dés, Gros Léon a un 4 et un 2, mais le troisième dé s’ est arrêté sur une de ses arêtes, le 1 sur la face supérieure.

-421, j’ai gagné dit Gros Léon.-Cela compte pas, tu dois recommencer…

-Ta gueule ! dit Gros Léon d’un ton menaçant.

-Bon, bon, ça va, je dis ça je dis rien.

Gros Léon est Grand Exécuteur,  Ptilouis, qui a fait le moins de points, se colle la chasse aux limaces et aux vers. On place les fillettes à genoux sur la terre battue. Gros Léon, très solennel, leur met des bandeaux sur les yeux puis leur fait boire un petit verre de vodka rempli à ras bord.

-Cul sec , qu’il dit.

Mais Lara n’y parvient pas, elle avale en plusieurs coups, et Léa a les larmes aux yeux tellement c’est fort.

-Elle doit recommencer, dit Marco

-Non, cela compte, elle a tout bu, fait Spirou, magnanime.

Ptilouis n’a trouvé qu’une limace, mais plusieurs vers de terre.

-Ca fait rien, elles n’ont qu’à sucer la même limace, il ricane.

La Grand Jeu continue : Gros Louis introduit une limace dans la bouche de Léa

-Suce!

Et Léa suce et surmonte son dégoût, elle vaincra, elle fera partie de la bande à Gros Louis !

-Maintenant les vers.

Gros Louis récupère la limace et fourre deux gros vers de terre dans la bouche de Léa, mais la gamine ne supporte plus le jeu et elle finit par les recracher.

-Cela compte, dit Spirou, plutôt impressionné. Elle peut faire partie de la bande. Lara maintenant.

Lara supporte la limace et la suce rien que parce qu’elle sait qu’elle vient de la bouche de son amie.  Ptilouis, qui est ressorti, revient avec d’autres vers, mais Lara se met à gémir et les refuse. Marco insiste, mais Lara refuse toujours.

-Vas-y, c’est presque fini, l’encourage Léa, qui a ôté son bandeau..

-J’peux pas.

-J’ai une idée, dit Marco, et il se met à déboutonner son pantalon, et en sort une longue chose rose et molle qu’il fourre sous le nez de la gamine.

-Tu préfères ce vers là ?

Léa a poussé un rugissement de fureur et s’est mise à frapper les garçons. Lara a arraché son bandeau et  se met à hurler, un long cri qui se répand dans tout le quartier, un cri qui vient des intestins et d’une longue lignée de femmes battues et souillées.

-C’est trop, arrêtez, dit Ptilouis, c’est plus le jeu…

-Vos gueules, si mon père entendait, dit Gros Léon.

- Le premier qui ose encore la toucher aura affaire à moi. 

Léa pousse son amie vers la porte entrouverte de la cabane. Gros Léon essaye de la rattraper, mais il tombe nez à nez avec sa mère qui est accourue au jardin.

-Et ça va, maman, ya rien, on voulait juste jouer…

-Tu es sûr que tout va bien mon chéri ?  Ne traînez quand même pas trop, tu sais que ton père n’aime pas que vous vous enfermiez dans sa cabane. 

Lara ne reviendra pas à l’école, paraît qu’elle a des migraines, qu’elle vomit tout le temps et qu’elle a maigri.  Peut-être que l’école devrait envoyer l’assistant social. Sa mère a interdit l’entrée de la maison à Léa. Mais le temps passe, les grandes vacances sont arrivées et l’école a oublié Lara.A la rentrée, suite aux conseils du directeur, on a changé Léa d’école. On a gardé Gros Léon, il est redevenu keeper de l’équipe de foot et règne sans partage sur la classe. La maîtresse est revenue et son bébé va bien, paraît même qu’elle en veut un deuxième.  On a déjà oublié l’intérimaire. Ptilouis  a tellement grandi qu’on l’appelle Louis à présent. Léa est retournée au bois communal, elle joue à nouveau toute seule, elle est Léo Zorro et elle délivre la belle Lara des griffes du sergent Garcia qu’elle imagine avec les traits de Gros Léon.  Elle s’est acheté un couteau à cran d’arrêt qu’elle porte toujours sur elle à présent, pour se défendre et pour défendre toutes les Lara du monde. On ne la surprendra plus jamais mal armée. Dans le bois communal, Léo Zorro joue à dépecer le sergent Garcia, elle lui coupe le zob, elle lui tranche les couilles, elle l’écorche vif. Garcia meurt dans une lente agonie. Elle se dirige ensuite vers la cabane du forestier où elle a emprisonné les acolytes du sergent Garcia qui sont ligotés et bâillonnés et qui pleurent, ils ont les traits du grand Marco, surtout du grand Marco, -pour Marco, elle fait comme pour Garcia, mais avec plus de raffinement-, puis, s’il lui reste du temps, elle s’occupe de Spirou, et de Ptilouis, aussi. 

Un coup de dé

Jamais

N’abolira

Lea Zar

02.09.2007

Conte ordinaire de la lesbophobie scolaire (1)

Contes ordinaires de l´homophobie scolaire

Lea Zar

Une nouvelle de Luclebelge

 -Zar, au tableauLa petite fille ne réagit pas, elle est restée assise, impériale. Sous les cheveux coupés en brosse et le front plissé, les sourcils rapprochés soulignent le regard fixe et les  muscles se sont ramassés en boules à la jonction des mâchoires.L´institutrice répète l’ordre, avec plus de fermeté, et la petite fille serre davantage  les poings et enfonce ses ongles coupés ras dans le gras de ses pouces. La classe observe, on rigole un peu de ci de là. On teste la prof intérimaire qui manque d’expérience. Madame, elle, ne s’y serait pas laissé prendre, mais voilà, elle a eu son bébé et se repose. Une gamine lève le doigt et dit :-On dit Tzar, Madame, c’est Léa Tzar, elle répondra pas si vous l’appelez pas par son vrai nom. C’est Lara, une petite noiraude qui a parlé.Léa n’aime pas son nom, ni son prénom. Cela fait étranger , d’ailleurs, c’est étranger, et on ne manque jamais de le lui rappeler.Elle préférerait qu’on l’appelle Léo,  Léo Zor, avec des o bien ronds, comme le ballon de foot qu’elle a reçu pour son anniversaire. Et pourquoi pas Léo Zorro ? Souvent, elle part seule dans le bois communal, là où il y a les grandes ravines. D’un vieux bas nylon roulé elle a fait un bandeau avec deux trous pour les yeux. Elle devient Léo Zorro le Rédempteur. Alors elle se lance à l’assaut des pentes terreuses de la ravine en s’agrippant aux grosses racines qui ont en crevé les parois abruptes et part délivrer la belle prisonnière aux longs cheveux noirs et au regard de braise enfermée là-haut,  dans la cabane des forestiers transformée pour l’occasion en prison du sergent Garcia.  Ses ongles, qu’elle taille au coupe-ongle, au carré, sont souillés de terre, des plaques de  glaise lui collent aux genoux, mais elle s’en fout, juste un petit moment elle s’en fout, elle se lâche, il n’y a qu’ici qu’elle se sente bien, elle est Leo Zorro le Rédempteur et la belle captive aux longs cheveux noirs luisants va lui mettre un baiser sur les lèvres lorsqu’elle l’aura délivrée.-Tzar, au tableau, l’intérimaire a presque crié.  Léa a l’air de s’animer mais garde son air buté, la lèvre inférieure un peu tendue vers l’avant, boudeuse. Elle se lève et va se camper face à la classe, avec un air de défi.-La table de division par neuf, dit la professeure, d’un ton déjà radouci. Dans le fond elle aime bien la petite fille qui a l’air d’un garçon, mais elle ne veut qu’on résiste à son autorité.- Quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-trois divisé par neuf, sept, quarante-cinq divisé par neuf, cinq, vingt-sept divisé par neuf, trois, neuf divisé par neuf, un.Toute la classe pouffe, des rires fusent, et puis c’est la déferlante du chahut.-Silence, SILENCELéa est toute blanche, elle n’est plus qu’une corde tendue, et ses cils s’humectent de larmes, mais elle ne pleurera pas, elle crâne. Pour défier la nouvelle maîtresse,  Léa Zar, qui fait bien les choses, a inventé la table de division par les nombres impairs.-Reprends, Léa, toute la table, dit  calmement. L’institutrice a compris que quelque chose de bizarre se passe. Elle essaye de ne pas brusquer davantage l’ enfant tout en s’efforçant de garder la main sur sa classe.-Quatre-vingt-dix divisé par neuf, dix, quatre-vingt-un divisé par neuf, neuf, soixante-douze divisé par neuf, huit,…Le rire secoue à nouveau la classe. Mais la professeure choisit de féliciter Léa, qui a fini par réciter correctement la table. Elle en profite pour expliquer que , selon les pays, il y a plusieurs manières de dire les nombres : octante et quatre-vingt, septante et soixante-dix, nonante et quatre-vingt-dix. - Elle vient de France, c’est des immigrés, c’est pour ça. - Zar elle est bizarre, s’esclaffe un autre.-Elle fait son intéressante, a lancé Gros Léon, elle sait pas quoi inventer pour se faire remarquer.-Ouais c’est vrai, d’ailleurs elle veut jouer au foot avec nous. C’est Ptilouis,  le voisin de Gros Léon. Il vit dans son ombre de Gros Léon et est de tous les coups.-Remarque, elle joue super bien, elle a mis des goals.-Même que Gros Léon il était pas content.Tous les garçons se sont mis de la partie, chacun veut avoir son mot à dire-Cela suffit ou je mets toute la classe en retenue mercredi après-midi ! La prof s’est fâchée tout rouge et la classe, surprise, se calme. Mais Gros Léon ne lâche pas le morceau, il en veut à Léa, elle lui a mis des goals, une fille !, lui, le gardien de but invaincu.- C’est une gouine, M’dame, râle encore Gros Léon, dans une tentative de trop pour s’imposer.-Léon, retenue mercredi après-midi. La prof a détaché les syllabes sur un ton froid en regardant Gros Léon droit dans les yeux, elle est retournée s’asseoir à son bureau, a pris le cahier de retenue et s’est mise à écrire alors que la classe retenait son souffle et observait Léon, qui n’a plus osé répliquer.Le directeur a averti l’intérimaire : tolérance zéro pour les insultes. L’école a reçu cette année le prix Ecole sans racisme, on ne rigole pas avec ces choses-là ici. Léon a franchi une barrière interdite. Il devra venir en retenue.  A midi, il est rentré à la maison et a tout raconté à ses parents. Le père, cela lui a tourné les sangs, il a raccompagné Léon à l’école et exigé de voir le directeur, sur-le-champ.-Qu’est-ce qui sait cet enfant à son âge, à onze ans on sait rien de la vie et de ces choses, d’ailleurs cette gamine, elle a pas l’air normale, remarquez, à votre place je la laisserais pas traîner avec les autres filles, et jouer au foot, vous trouvez cela normal vous, d’ailleurs ces gens n’ont qu’à retourner dans leur pays, on a déjà assez d’emmerdes avec les nôtres, on n’a pas besoin d’eux ici, , vous verrez ce que vous verrez aux prochaines élections…Très calme, le directeur maintient la retenue.  La soupe au lait retombe et le père de Léon se retire, les épaules rentrées. -Ces gens ne font qu’apporter des ennuis, faites ce que vous voulez, mais vous verrez que cela finira par tourner mal… A la sortie des classes, Léa s’est approchée de Lara, soudain un peu timide.-Je peux te raccompagner un peu ?...Tu sais, je voulais te dire merci pour ce que tu as fait. Ya personne qui avait fait cela pour moi avant.-On va être amies alors, a dit Lara d’une voix douce et émue, comme si elle aussi n’avait attendu qu’une occasion pour se rapprocher de la nouvelle. -Juré promis pour la vie. Léa a levé la main gauche, la paume tendue, elle a regardée Lara au plus profond des yeux puis elle a craché par terre.-A la vie à la mort, on est amies pour toujours. Le mercredi, au foot, comme Gros Léon faisait sa retenue, les garçons ont demandé à Léa de le remplacer au goal. Elle n’a pas encaissé un seul but de toute la partie. Lara, qui traînait là par hasard, a regardé le match et était toute fière. Et les garçons ont fait la fête à sa nouvelle amie. Le mercredi suivant, Gros Léon n’est pas venu au foot. Louis non plus d’ailleurs. Mais on a joué quand même, à neuf contre onze et on s’est pas mal débrouillé.-On a trouvé mieux !, a dit Gros Léon, maintenant on joue au 421 et les filles sont pas admises ! C’est vrai qu’on raconte qu’il se passe beaucoup de choses dans la cabane au fond du jardin des parents de Gros Léon, les dés roulent dans le bac, on fume des lianes séchées et même parfois une cigarette, Louis apporte de la bière qu’il chipe dans le garage de son père… Parfois il y a un petit flacon de vodka. A la récré, la bande à Léon se réunit en un petit cercle sous le platane,  personne n’est autorisé à s’approcher. Après l’école, s’ils viennent à croiser Léa et Lara, ils parlent très fort entre eux.-Regardez la gouine et sa salope. On aime pas les gouines, nous, on est pas des pédés. Tous les mercredis après-midi, Léa joue au foot et Léon joue aux dés. Lara apporte souvent une grande bouteille d’orangeade pour les joueurs, Louis apporte la bière. Le monde semble avoir retrouvé son ordre, et en classe, Léon n’embête plus Léa.

Les garçons appellent Léa Léo. Léo, le lion, l’empereur du foot, et Lara est fière de son amie à qui on ne met presque aucun but.

A suivre  

31.08.2007

Poésies. Péchés de jeunesse: Poèmes honteux du temps aboli (2)

Conseils  
Dans la paume où s´éteint l´éternelle nûment
S´éteint aussi mon cœur dans un éternuement
J´offre la glu nasale aux païens convertis
Et Vénus oubliée par mon rhume d´ennui 
 
C´est l´oubli du parfum dans la chair des papilles
C´est l´odeur du défunt odorat embaumé
C´est le mythe égyptien où mêlent mille nez
Les mucus aux spermes et les spermes aux salives 
 
J´ai perdu mes crachats et le goût de la vie
Mes traînées engloutissent et le mal et l´envie
L´on a beau déglutir et vomir les orfrois
Mes prêtresses existent et le culte du froid 
 
Dans ma paume où s´éteint l´éternelle nûment
Se lève tout de glace une vie inféconde
Une vitre de peaux s´oppose à ma faconde
Et le rauque des voix à mes belles juments 
 
J´ai goûté à l´espoir mais c´est un vomitif
Véreux
La vinasse des pauvres
Ecoule la lie de mes bouches lascives
Ecoute le chant le clair la lune sourit
Ivre de l´hommage inconnu des passants 
 
Mes mots
Mes mots sont autant de crachats aux soleils étouffants
Mes mots injures à la vie lumière de l´Avent
Chrétiens,  voilez vos faces, couchez-vous contre terre
La secrète lumière qui tous vous éblouit
Secrète un venin blanc fleuve aux ouïes ternes
Retournez à vos tombes oubliez que je vis
Fermez les catacombes dans la peur de vos cernes 
 
Empêchez
-Ô ma bonté !-
Empêchez ce fiel divin d´atteindre vos étoiles
Buvez le sang et des veines
Ouvrez la mort d´un fleuve

Et sachez qui Je suis

                                              Luclebelge

30.08.2007

Poésies: Péchés de jeunesse. Poèmes honteux du temps aboli (1)

Les eaux se troublent...

 

Les eaux se troublent des mères diaphanes

Et les doux sacrilèges attirent les sourires des dieux

Les Noms priapés s´élèvent en des sessions sublimes

Des bouches entrouvertes murmurent d´autres adieux

Que ceux -prophanes- des mortels étonnés.

  

 

Dieux qui dansent d´autres sardanes

Les soleils s´illuminent et s´éteignent aux yeux

Aveugles d´une terre qui tourne sans demander merci

Sans demander les grâces et les joies éphémères

  

 

Les soleils s´ensoleillent lançant des au revoir

Adieux terres indignes qui aiment les pervers

Et les trompes funèbres

Le funéraire est mort c´est par trop sacrilège

D´avoir rendu le culte à tant de dieux morts-nés

Argenteries bavantes sexes angoissés

Trop souvent pantelants

Tuez tuez

La race indigne

  

 

L´orgie fut divine sans remords

Les dieux s´en retournent chez eux

Et il n´en est pas un pour regretter

Les morts déjà enterrés

D´ailleurs

Par des faunes salaces et de voraces flores

  

 

L´historien allié du carnage

(Il ne pensait pas à lui ce jour-là)

Annote un grand livre qui ne sera jamais lu

Et inscrit le chaos retrouvé

D´un âge premier 

  

 

An 2000 solitude de l´homme vraiment seul

Seuls

Seuls les dieux l´ont vaincue

Mort de l´homme

Les poètes ont menti

Rien

Pas même une aube nouvelle 

                                                             

                                                                Luclebelge

08:30 Écrit par Luclebelge dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

29.08.2007

Caillou, conte macabre, une nouvelle de Luclebelge

 

Lorsqu'il naquit, on le surnomma Caillou, à cause de sa calvitie. Non qu'il fût venu au monde avec un de ces légers duvets qu'on appelle parfois cheveux d'ange, mais parce qu'il avait le crâne dur, lisse et poli au point que la lumière venait y miroiter. A la surprise des infirmières, habituées à palper des zones molles et tendres, l'ossification de la fontanelle avait eu lieu durant la grossesse.  Aussi le sobriquet de Caillou lui resta-t-il. On ne le nomma jamais autrement. Ses père et mère oublièrent même le prénom qu'ils avaient destiné au petit enfant. Pendant l'accouchement, la sage-femme s'affola en examinant les longs filaments noirs qui s'étaient mêlés aux eaux lors de la crevaison de la poche et les résidus filandreux et pelliculaires incrustés dans le placenta, mais elle n'en souffla mot à personne. L'accoucheuse était gourmande et la naissance de Caillou lui fit penser à un chapon au gros sel: au moment où le cuisinier brise la coque salée, il y reste souvent un peu de volaille attachée. Mais dans le cas présent, c'était moins ragoûtant. Elle se reprocha sa rêverie culinaire et se mit à tracer des petites croix dans l'air, tout autour du bébé, puis, elle humecta son pouce d'un peu de salive et l'oignit au front, à la gorge, sur le coeur, sous le nombril et, en écartant avec une extrême délicatesse les petites cuisses, sur le périnée. Dépositaire de l'antique sagesse, elle avait discerné une conjonction de présages néfastes. Pour tenter de contrer le mauvais augure, elle marmonna des incantations protectrices.    Contrairement aux autres bébés qui aspirent leur première goulée d'air dans la douleur du déploiement de leurs petits poumons et soulagent le personnel soignant en se mettant à hurler d'abondance, Caillou ne cria pas, comme s'il avait eu les scènes en horreur, mais il insuffla de l'air en ses poumons à la manière des yogis, avec un calme concentré: il dilata d'abord le haut de son petit thorax, puis la frêle région costale et enfin l'abdomen, lentement, consciencieusement, méticuleusement. Il rejeta ce premier air déjà pollué à l'inverse de l'inspiration initiale: d'abord l'abdomen, puis la région costale, enfin le haut du thorax, mais avec encore plus de lenteur, comme s'il avait décidé que l'expiration mettrait le double du temps de l'inspiration. Il ne respira jamais autrement, quoique, de temps à autre, il ajoutât des rétentions à poumons vides ou à poumons pleins, mais pour quelques respirations seulement. En l'observant, le médecin-accoucheur, peut-être télépathisé par la sage-femme, ouvrit et ferma la bouche de façon répétée, comme une carpe médusée. Pas de cri primal, mauvais pronostic, pensa-t-il à part lui, laconique et sentencieux. Et il croisa les doigts, quoiqu'il fût catholique et pratiquant. Ils quittèrent la salle d'opération perplexes, abandonnant une mère éclatée et hagarde: elle s'était sentie comme traversée par un long faisceau d'aiguilles, par un long obélisque de granit rose aux arêtes tranchantes et elle avait la perception aiguë de sa déchirure, de ses plaies à la béance sanglante. Le sentiment confus et ineffable d'être à jamais fermée à l'amour la lancinait comme la répétition d'un de ces rêves brouillés et angoissants où il est question de tombeaux, de sépulcres blanchis mais qu'une fois réveillés, il nous est devenu impossible de cerner ou de décrire, pas même par lambeaux, et dont il ne reste que l'impression diffuse d'une anxiété inquiète. A ses côtés, son mari, béat, le regard fixe, contemplait quarante mégots de cigarettes à bout filtre avec la satisfaction du contremaître fier du devoir accompli par ses apprentis et qui se félicite de leur savoir- faire, tout en comptant bien s'en réserver la gloire. Caillou refusa le colostrum et le lait maternels, puis la tétine du biberon qu'on tentât de leur substituer. Sa respiration quasi mécanique paraissait suffire à sa subsistance. La mère ne s'en émut guère, elle se désintéressait de l'enfant, elle n'avait pas la fibre. L'avait-elle d'ailleurs désiré? Et puis ce bébé avait l'air trop adulte: des rides rabougrissaient déjà ses traits, son corps rose sombre et marbré, le visage parcheminé, comme marqué au burin, rebutaient toute velléité d'amour maternel. 

Après quelques jours, de fines bandelettes régulières de peau sèche et translucide se détachèrent du corps de Caillou. L'on ne s'inquiéta pas, tant tout cela était propre et lisible. Le père, un philatéliste passionné, décida de les coller dans un album. C'était le genre d'hommes à guetter la tombée des dents de lait pour les conserver dans une boîte réservée à ce seul usage ou à faire métalliser par galvanisation les premières chaussures de son fils, une fois qu'elles lui seraient devenues trop étroites. La mère passa d'un doigt distrait trois centimètres cubes de vaseline sur le corps du bébé, ce qui eut pour effet de mettre à jour d'autres bandelettes. Le père put commencer un second album.

 Image:Scarabee2.png Aux relevailles, des scarabées envahirent la maison. On les trouva jolis, avec leurs élytres vert bouteille aux moirures dorées. Ils créaient une diversion. Caillou n'exigeait aucun soin et n'appelait jamais. Le père offrit à la mère des ouvrages d'entomologie, qu'il consulta le premier. Son âme de collectionneur invétéré s'enthousiasma, il se procura du chloroforme et, à l'atelier, réalisa des casiers vitrés dans lesquels il épingla les plus beaux de ses trophées. Il en décora les murs du salon, très satisfait de sa trouvaille. La curiosité du couple fut excitée par les moeurs des animalcules dont ils observaient les évolutions avec un intérêt tout scientifique. Ils furent surtout étonnés par les curieuses boules que certains des insectes poussaient du bout de leurs mandibules et de leurs antennes avec une assiduité opiniâtre. Quant à Caillou, il paraissait s'accommoder fort bien de l'invasion de son berceau par les coléoptères qui lui parcouraient le corps et qui, sous l'oeil paternel attendri, s'incrustaient sous de fines couches de peau et détachaient ainsi de nouvelles bandelettes, tout aussi claires et lisibles que les premières, peut-être un  peu plus luminescentes. La coprophagie des insectes ravit l'indifférence de la mère, qui se voyait débarrassée d'un office qui lui répugnait.


rat2

Vinrent les rats. C'étaient de gros rats fort dodus et bien nourris, qui promenaient un air satisfait et pansu d'évêques rassasiés et assurés d'une béatification prochaine. Ils ne dérangeaient rien, ne couraient pas dans vos pieds et cédaient courtoisement le passage s'ils se trouvaient dans votre chemin. Ils semblaient un peu frileux, car on les voyait s'agglutiner aux fenêtres dès qu'apparaissait le moindre rayon de soleil. Ils faisaient bon ménage avec les scarabées dans le berceau de Caillou, dont ils semblaient affectionner le côté cossu et douillet. Le père n'y vit aucun inconvénient, puisqu'ils n'importunaient pas le travail des insectes, le détachement des précieuses bandelettes.

 Image Le pullulement des rongeurs attira les faucons crécerelles. Ces rapaces d'habitude solitaires trouvèrent de la nourriture en une telle abondance qu'on les vit percher en bande sur les arbres qui entouraient la maison. Ils aimaient à décrire de longs cercles en planant les ailes déployées, de plus en plus haut, comme pour exercer l'acuité de leur regard, à moins que ce ne fût pour se rapprocher du soleil, car, les jours de grisaille, ils avaient l'aile plus pesante et même leurs piqués semblaient moins foudroyants. Quand on sortait Caillou dans son landau, pour la promenade, il tendait ses menottes desséchées vers les faucons qui s'immobilisaient tous dans le ciel en battant l'air du bout de leurs ailes avec frénésie. Un matin, à l'aube, dans un souffle que nul ne perçut, Caillou expira au moment même où un soleil très-radieux se levait. Le père se déprima et perdit presque le goût de vivre: il se désolait à cause de se chères collections. Plus de bandelettes, ni d'entomologie! Les scarabées, les rats et jusqu'aux faucons avaient déserté la maison à l'instant précis où l'enfant rendit l'âme. La mère, silencieuse, très abattue, se reprochait ses torts en son for intérieur, mais décida, pour la paix de son ménage, de ne rien avouer à son mari. Cet enfant qu'elle n'avait pu aimer n'était pas de lui, mais le fils d'un gardien de musée à la moustache irrésistible. Ce n'avait été qu'une passade, elle l'avait payé assez cher! 

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soleil zenithsoleil zenith Ce jour-là, le soleil s'installa au zénith et y demeura de longues heures dans un figement doré. Il se fit plus brûlant et desséchant qu'à l'accoutumée. Seul un curieux nuage en forme de barque parcourut l'horizon enfin apaisé.

   
 

28.08.2007

L´ivresse selon Gide: l´alcool et le tabac n´y conduisent pas


La citation
J´aime ce passage de l´Immoraliste, que je viens de relire. Ménalque a convié chez lui Michel, tard dans la soirée. il lui propose des liqueurs.
J´acceptai, pensant qu´il en prendrait aussi; puis, voyant qu´on n´apportait qu´un verre, je m´étonnai:
"Excusez-moi, dit-il, mais je n´en bois presque jamais.
- Craindriez-vous de vous griser?
-Oh! répondit-il, au contraire! Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse; j´y garde ma lucidité.
- Et vous versez à boire aux autres..."
Il sourit.
" Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C´est déjá beau si je retrouve en eux mes vices...
- Du moins fumez-vous?
- Pas davantage. C ´est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop facile conquête; je cherche dans l´ivresse une exaltation et non une diminution de la vie. "
Gide (A.), L´Immoraliste, Nrf Gallimard, La Pléiade, p.426
Un commentaire
A l´heure où l´on fait tant de campagnes contre le tabac et l´abus d´alcool, on pourrait aussi en faire d´intelligentes.

08:30 Écrit par Luclebelge Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : citation, tabac, alcool, ivresse, gide |  Facebook |

27.08.2007

Les livres que j´aime (1): La loque de Theodoros Grigoriadis

La Loque (To partali)

la loque

La référence:  Theodoros Grigoriadis, La loque, Alteredit, 2003, 515 pp. (21 euros), traduit du grec par Marie-Isabelle Bourlis

L´auteur: né en 1956 en Macédoine orientale, Théodoros Grigoriadis a enseigné l´anglais pendant seize ans  dans le secondaire. Depuis 1990, il a publié un recueil de nouvelles et plusieurs romans. Il écrit régulièrement pour la télévision et les magazines.

Les lecteurs hellénophones pourront découvrir le site de Theodorso Grigoriadis à l´adresse suivante:

http://www.serrelib.gr/grigoriadis

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La quatrième de couverture:

Thessalonique, au milieu des années 70. Manolis débarque de Thrace, après le départ brutal de ses parents pour Berlin. Etudiant en philosophie à l´université, il se lie d´amitié avec Zoé, la communiste; Socrate, le jeune metteur en scène effeminé; Mike, le fan de ´pasolini; Stavros, l´amoureux transi de Peny, la spécialiste des charters, les partouzes en appartement.

Obsédé par sa mère et son oncle qui le poursuit, manolis rencontre Aloé, qui coud d´étranges vêtements et qui habite au sous-sol de son immeuble. un soir, elle lui confie une robe à remettre dans un bar interlope, le Paradis, à son frère, la Loque. Très rapidement, Manolis tombe sous le charme et l´emprise de cette Loque. En laissant tout tomber, il s´installe avec cet homme étrange, dans un hôtel abandonné, au lourd passé, Le Port.

Avec Mike, fasciné également par la créature et son histoire, il décide de percer le mystère de la Loque. Est-ce une déchéance ou un simple travestissement? L´enquête les méne à un curieux livre, Hommes s´habillant en femmes. Subitement, la Loque et Aloé disparaissent. Ce double départ désoriente Manolis qui finit par s´identifier à la Loque et par porter ses robes. mike, pour qui tout est spectacle, écrit une piéce de théâtre autour du frère d´Aloé et tombe amoureux de Manolis. Quels secrets la Loque renferme-t-elle? Cette quête entraîne Manolis et Mike au bout d´eux-mêmes et la vérité se révélera aussi surprenante que salvatrice.

Best-seller en Grèce, La loque ets le roman de la génération 70. Avec un rythme haletant, il décrit parfaitement la libération des moeurs, l´emprise sociale de la famille, la jeunesse qui hésite entre l´utopie communiste et le rêve américain, et restitue une grèce pétrie de traditions et obsédée de son passé.

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To partali, édition grecque de La loque

Pourquoi j´aime La loque

Ce roman me rappelle mes années d´étudiant et décrit très précisément ce que nous avons pu vivre au tout début des années 70. Amusant de constater que l´atmosphère estudiantine de Thessalonique n´était pas différente de cellle de Bruxelles ou de Louvain. Nous étions passionnés de politique et participions aux réunions de groupuscules gauchistes. On organisait des  ciné clubs où les films d´avant-garde de godard disputaient la vedette á ceux de Pasolini. Nous découvrions nos sexualités encore incertaines et émargions de la révolution sexuelle sans le savoir. Nous séchions les cours dont les professeurs débitaient leurs notes rédigées que nous retrouverions intactes dans des syllabus.

J´aime aussi la manière dont Théodoros Grigoriadis traite le thème du Travestissement. L´attirance progressive de Manolis tant pour les vêtements féminins que pour La Loque, le travesti avec qui il développe une espèce d´amitié qui le mènera à s´identifier à lui jusqu´à en prendre sa place et à vivre sa vie. Les différents chemins qui peuvent mener une personne vers le travestissement: depuis les guerres qui ont vu des mères forcer leurs petits garcons à porter des vêtements de fille et à se comporter en fille pour leur éviter la déportation et les travaux forcés jusqu´à la réalisation du féminin en soi qui revendique une place de plus en plus grande. une homosexualité aussi qui n´ose d´abord pas dire son nom et qui s´avance comme en tâtonnant. Grigoriadis qui peut être cru dans l´énoncé de l´attirance sexuelle ou dans les scènes de sexe, ne l´est jamais qu´avec tendresse et pudeur et approche avec beaucoup de sensibilité les sentiments  heurtés et les désirs encore peu maîtrisés des grands adolescents qui commencent à jouer aux adultes.

Le thème du travestissemt est traité de manière fine et complexe, avec des emboîtements narratifs de poupées russes et des mises en abyme, des reflets de miroir qui se transforment en miroirs que les personnages traversent. Un régal sur le plan narratif!

L´un des personnages centraux de La loque, c´est la ville de Thessalonique avec son mélange de cultures et son passé chahuté de ville maintes fois envahie, c´est la ville avec la mer qui apparaît si souvent entre les rangées de maison, c´est l´atmosphère interlope d´un port important. Grigoriadis saisit fort bien tant l´âme des gens d´un  peuple simple qui lutte pour sa survie d´abord, pour un peu de bonheur ensuite, que celle des rejetons au jeu plus blasé ou plus déjanté des classes plus fortunées.

La video

J´aime bien cette petite vidéo oú l´on voit Grigoriadis se promener dans la ville. cela ne concerne pas notre livre et la plupart n´y comprendra rien, mais qu´importe tant le regard sur la ville est bien rendu, la tendresse de ce regard et de cette promenade. Cela permet une brève approche de l ´auteur et, au sens propre aussi, de sa démarche...

26.08.2007

Les balcons fleuris (11) Une nouvelle de Luclebelge

Onzième et dernière partie

Je ne sais où je puisai le courage et la force de me traîner jusqu'à la place de la mairie où j'arrivai en retard. Les villageois étaient massés autour d'une estrade sur laquelle, à côté d'instruments de musique regroupés dans un coin, on avait disposé quatre chaises pour les membres du jury. Pendant que je prenais place sur la seule chaise encore vacante, le maire terminait la lecture du discours d'ouverture du bal de l'unité. Malirosa me glissa, en se penchant par devant le docteur qui se recula en faisant la moue: "On n'a pu vous attendre. Je me suis permis de communiquer la liste des résultats au mayeur qui les proclamera à votre place." J'avais totalement oublié que j'étais le président de ce jury. Quelle dérision! J'avais l'impression d'être le spectateur impuissant d'un film dont j'étais l'acteur, mais un acteur qui aurait perdu son rôle et se mettrait à la recherche désespérée de son propre personnage. Le maire, avec force gestes et beaucoup d'affairement, annonça cependant qu'il allait avoir l'honneur, le privilège de me céder la parole et que j'allais procéder à la proclamation des résultats. Comme je ne bougeais pas, Garzante me donna une forte bourrade et le docteur me mit dans les mains la feuille qu'essayait de me passer l'adjoint. Je m'approchai du micro et lut d'une voix machinale: -Proclamation des résultats du concours horticole. Premier prix, à l'unanimité, avec cent pour cent, Zeno. Ces mots que je venais de prononcer à haute voix me tirèrent de l'état de stupeur épaisse dans lequel j'étais plongé. Nous avions tous quatre attribué la note maximale au jardin de sable et de pierres de Zeno, sans même nous être consultés. Alors, la foule, jusque là calme et attentive, se mit à murmurer. Ce ne furent d'abord que quelques chuchotements, comme le bruissement léger d'un vent qui se lève dans les feuilles, mais le bruit s'amplifia et tout le monde se mit à parler en même temps, de plus en plus fort, jusqu'au moment où une voix de femme s'éleva et  couvrit de ses cris le grondement de la foule: "Mais çà n'est que du sable et des cailloux!" Un rire fusa, suivi par d'autres et bientôt la place entière fut secouée d'un immense éclat de rire qui déferla comme les vagues d'une mer déjà houleuse avant l'orage. Des sifflements et des huées plus menaçantes se mêlèrent à la rigolade générale. Lorsqu'elle commença à se calmer, je m'aperçus que le maire essayait de me reprendre le micro des mains. Il expliqua aux "camarades" qu'ils avaient bien raison de rire, que j'avais voulu leur faire une bonne farce et qu'on allait maintenant procéder à la vraie proclamation des prix. Il se saisit de la feuille et s'apprêtait à citer le nom du vainqueur, sans doute le second sur la liste, lorsqu'une femme hurla du fond de la place: "Dehors l'étranger!". C'était la mère d'Agata. Elle répéta sa vocifération sur un ton de plus en plus hystérique, et fut bientôt rejointe par d'autres voix qui se mirent à scander le même refrain. Ces mêmes voix qui, quelques heures auparavant, célébraient la glorieuse mère de Dieu et imploraient la miséricorde de son Fils et du saint martyr, s'unissaient à présent pour l'hallali. Le maire s'époumonait dans le micro, mais la foule criait plus fort encore. Le docteur et Malirosa durent percevoir le danger qu'il y aurait à me laisser là, livré à la vindicte publique et, pendant que Garzante, qui s'était approché du bord de l'estrade, faisait de grands gestes d'apaisement en agitant ses bras devant lui, les mains écartées, comme un oiseau trop gros et qui s'efforcerait en vain de prendre son envol,ils me firent descendre par l'arrière de la plate-forme et me poussèrent à rentrer chez moi. 

Je mis longtemps à faire le trajet qui séparait la mairie de la cure. J'avais reçu les huées et les quolibets comme autant de coups et je sentais que plus que mon moral, ma vitalité était atteinte. La tête basse, je foulais au pied les pétales fanés que les villageois avaient jetés, en les puisant dans de grandes corbeilles, pour parsemer le parcours de la procession d'un tapis de fleurs. J'étais anéanti. Que ferais-je? Pourrais-je rester en ce village et me terrer dans une solitude encore plus farouche? Ou me faudrait-il repartir? Mais n'était-ce pas là fuir une condition que j'emporterais malgré moi comme inoculée sous ma peau? Me faire oublier, certes, mais comment parvenir à oublier dans les murs de la cure que les rires et les désirs de Paolo y avaient résonné? Et même si je réussissais à apaiser ma peine, il me faudrait du courage et de la sérénité, car je savais qu'il reviendrait: il y avait en lui un tel égotisme, une telle évidence de la nécessité personnelle qu'il oserait un jour, avec le bon sens naturel de l'intérêt, me demander de parrainer ses enfants. Zeno avait raison: j'avais été éborgné et le couteau tournait encore dans la chair vive; sans doute mes plaies prendraient-elles longtemps à cicatriser, mais du moins y voyais-je à nouveau.

Fin 

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25.08.2007

Les balcons fleuris (10) Une nouvelle de Luclebelge

Dixième partie

bandeaug

La maisonnette de Zeno s'élevait derrière le jardin de sable, à flanc de rocher, à quelques mètres des fondations du château qui la dominait sans l'écraser. Elle n'avait qu'un étage auquel on accédait, après avoir contourné le jardin, par un escalier extérieur qui menait à un balcon protégé par une treille. Je ne sais pourquoi quelqu'un proposa de monter saluer le vieil homme. Je ne le connaissais pas, son nom même ne m'était pas familier et je fus d'abord assez fâché de cette visite qui allait retarder d'autant la fin d'une corvée à laquelle j'aspirais tant, mais, en gravissant les marches, je fus saisi par la fraîcheur de l'air et par de si agréables senteurs que la curiosité l'emporta sur la fatigue. La chaleur s'était tout à coup estompée. Un souffle léger nous apporta un parfum d'une extrême subtilité où je reconnus des fragrances de myrrhe et d'iris. L'origine m'en resta inconnue, car je n'aperçus de plantation d'aucune sorte. Mais ce n'était pas  ce qui m'intrigua le plus: il y avait comme une densité de l'air, plus lourd, plus lumineux qu'ailleurs, avec une espèce d'irisation qui nous enveloppait depuis que nous nous étions arrêtés devant le jardin de sable et qui parlait de sérénité et d'apaisement. Je me sentis comme transporté par les photons qui m'environnaient, dont les corpuscules, physiquement perceptibles, aiguisaient l'acuité de ma perception. Ma fatigue faisait mine de me quitter et je me sentis soulagé après l'extravagante épreuve de la journée.  L'unique porte qui donnait sur le balcon était ouverte et nous entrâmes dans une pièce aux murs chaulés où régnait un dépouillement extrême. Zeno, assis en tailleur sur un gros coussin noir, posé à même le sol sur un simple tapis de raphia, le dos très droit, un chapelet d'azédarach à la main droite, était en prière devant une petite icône de type byzantin et qui représentait le Pantocrator. Il ne nous avait pas entendu approcher et ne se retourna qu'après que Malirosa eut émis quelques toussotements et raclements de gorge. L'adjoint nous présenta. Nous ne nous étions jamais rencontrés, je ne le connaissais même pas de vue. Il inclina la tête en souriant et, sans parler, nous invita d'un geste de la main à prendre place sur des coussins, semblables à celui qu'il venait de quitter, et qui étaient disposés autour d'une table basse, à côté de laquelle était posée une grande coupe d'une faïence assez grossière contenant un nénuphar blanc rosé. Zeno ne se joignit pas à nous mais se dirigea vers un coin de la pièce où il prit une bouilloire qui était à chauffer sur un poêle à bois et se mit à préparer une décoction à base de diverses plantes séchées dont il prenait des pincées dans des bocaux placés sur une étagère. Nous nous taisions tous, même Malirosa et Garzante, qui donnaient l'air de petits garçons impressionnés par un nouveau maître dont ils ne savent s'il sera accommodant, voire même gentil, ou au contraire revêche et sévère, prompt à la réprimande ou à la punition. Mais le silence n'était pas pesant. Je sentais confusément que régnait en ces lieux ce que j'avais cherché ma vie durant et à quoi j'avais cru atteindre en venant m'installer dans ce petit village: un bonheur paisible et serein. Dans ma fatuité, je ne m'étais pas imaginé un seul instant qu'il pût se trouver un autre être animé de la même recherche dans ce village perdu où j'avais d'emblée considéré les habitants avec une supériorité désabusée. Cet être existait, il se trouvait devant moi occupé à nous préparer un breuvage et je sus d'instinct qu'il avait abouti. Je me rendis soudain compte que, depuis l'irruption abrupte de Paolo dans mon existence, je m'étais considérablement éloigné de l'unique préoccupation qui m'avait fait me retirer ici au point de l'avoir oubliée. Je m'étais tourné vers un autre dieu, un dieu païen de chair et de sang, mais quelle chair, un corps somptueux et généreux, un rêve d'académie, une sculpture vivante et passionnée pour qui j'avais déplacé tous mes repères. Paolo m'avait aimanté et toutes les limailles de mon existence s'étaient trouvées réorientées et soumises à la puissance de son magnétisme. Zeno avait disposé sur la table quatre bols à l'apparence étrange, ainsi qu'un pinceau et une sorte d'encrier contenant un liquide vermillon mais qui me sembla plus épais que de l'encre. Les bols présentaient une forme et un émaillage extérieur ordinaires, mais l'intérieur, de simple terre cuite, paraissait poreux et peu apte à recevoir un quelconque liquide. Je réfléchissais à cette bizarrerie de potier lorsque notre hôte se mit à dessiner très rapidement dans les bols qu'il nous tendit dès qu'il eut terminé. Dans le mien, il avait tracé une courte sentence d'une main si malhabile que je mis du temps à la déchiffrer: "borgne mieux qu'aveugle". Elle était suivie d'un hexagramme composé de quatre traits pleins et de deux traits discontinus disposés à la deuxième et à la sixième places. J'avais à peine eu le temps de lire le message qui m'était destiné qu'il nous versa la tisane bouillante. Les caractères parurent un moment vouloir résister à l'action de l'eau chaude et y parvinrent presque,  tant la substance avec laquelle ils avaient été tracés s'était comme coagulée en séchant sur la paroi poreuse du bol, mais ils se détachèrent pour venir flotter à la surface en effrangeant des filaments rougeâtres qui teintèrent le liquide de rose; les lettres formèrent comme une ronde autour de l'hexagramme qui surnagea seul un instant encore, puis, tout se mit à fondre et finit par se diluer. Je compris alors qu'il me faudrait boire ce liquide et je regardai les visages éberlués de mes compagnons. Ils avaient l'air terrorisé, comme si, pour la première fois de leur existence, le message de Zeno les eût mis face à face avec leur conscience.  Zeno, toujours silencieux, nous considérait avec une bienveillance telle que le début de panique qui s'était emparé de moi s'estompa pour laisser place à une ironie amusée. Tout cela était trop drôle. Il fallait que quelqu'un change la donne et je me décidai à boire la tisane comme pour montrer qu'il n'y avait rien à craindre d'un vieil homme un peu fou. Elle avait une saveur agréable, le goût âpre et acidulé de l'églantier. J'eus l'impression d'un bien-être soudain, comme une régénérescence, mais je chassai cette idée et me levai pour saluer le vieillard qui m'apparut beaucoup plus grand que je ne l'avais cru. Mes compagnons me suivirent, comme accablés, et sortirent sans dire mot. Ils n'avaient pu avaler l'étrange mixture.  (A suivre)

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24.08.2007

Les balcons fleuris (9) Une nouvelle de Luclebelge

Neuvième partie

bandeaug

 

L'après-midi dépassa toutes mes appréhensions. Il fit une chaleur étonnante pour un mois de mai, une de ces premières chaleurs estivales qui invitent à la sieste sous les pampres avec un livre qui vous tomberait des mains et que l'on reprendrait avec une mollesse incertaine au premier réveil. Mais non, il fallut paraître frais et dispos dans la fournaise, être courtois, affable, souriant et poli, faire preuve de gaieté admirative, féliciter, serrer des mains, refuser des verres, empêcher Garzante de les accepter tous, recommencer tout cela tous les dix pas. Je me sentais comme un vieil automate fatigué d'avoir vécu une seule ritournelle, toujours pareille, et qui ne désirerait même plus entamer une nouvelle chanson, mais seulement s'asseoir et se reposer. L'adjoint me prenait le coude, comme pour me remonter. Il fallait repartir, continuer à remplir un paquet de fiches dont je ne voyais pas la fin. Nous finîmes pourtant par en venir à bout. Il devait être près de cinq heures, car le curé sonnait le départ de la procession et nous croisâmes des paroissiens qui se pressaient vers l'église. Nous étions sur le point de terminer nos visites lorsque Malirosa nous entraîna dans une rue que j'avais toujours prise pour une impasse et que je n'avais jamais empruntée, car elle ne semblait présenter aucun intérêt. A mon grand étonnement, au bout du cul-de-sac s'ouvrait un décrochement qui conduisait à une étroite venelle couverte en pente légère et qui traversait une maison sur quelques mètres pour déboucher sur une placette dont elle constituait l'unique accès. Je croyais pourtant connaître les moindres recoins du village. Je fus détrompé. Il y avait là une terrasse couverte de poteries vernissées disposées en quinconce et qui contenaient toutes des arums dont les fleurs blanches, ouvertes et alanguies, se laissaient traverser avec sensualité par des estocs jaunes et turgides. L'on n'avait pas cherché comme ailleurs à éblouir par la profusion et la variété, mais par une simplicité recherchée qui mariait les rouges sombres des tommettes aux verts luisants des arums qui offraient le sacrifice voluptueux de leurs corolles comme transpercées par des épées solaires. Je voulais m'attarder un instant encore lorsque Malirosa me tira par la manche. -Voyez, comme c'est curieux, c'est le jardin du vieux Zeno. 

Nous rejoignîmes Garzante et Brettini qui restaient tous deux perplexes devant le spectacle qui s'offrait à notre contemplation. Au lieu de terre enrichie d'humus, le jardinet ne contenait que du sable ratissé avec soin. Le râteau avait dessiné des cercles concentriques autour de deux pôles qui se rejoignaient tout en donnant l'illusion de s'exclure. Au centre du premier, une grande pierre pyramidale asseyait sa base solide dans le sable, et, tout en étant fermement ancrée dans la terre, paraissait s'alléger par sa pointe qui s'affinait vers le ciel. Les cercles de sable sourdaient de la pierre, comme s'ils en constituaient l'émanation, comme s'ils avaient été chargés de porter le message de force paisible et concentrée du monolithe jusqu'aux confins du jardin. Tout autre était le second pôle qui inversait en quelque sorte les données du premier: quatre pierres en ordre apparemment dispersé semblaient produire une agitation inutile et créaient comme l'oeil d'un tourbillon dans lequel venaient s'engouffrer des langues de sable, comme attirées par le néant d'un trou noir. L'une d'elle exerçait sur moi une attraction irrésistible: c'était une longue pierre grise qu'une main habile avait placée la tête en bas, dans un prodige d'équilibre. J'eus l'impression que la pierre ne pouvait maintenir sa position absurde que par une volonté inhérente, comme si elle avait eu la capacité de décider de son sort dans son âme de pierre et de vivre une vie inversée, sens dessus dessous. J'étais fasciné: elle me rappelait le fou du tarot qui progresse en suivant sa lanterne allumée en plein midi ou comme ces timbres rares recherchés des amateurs qui, suite à une distraction de l'imprimeur, affichent la noble tête renversée, comme guillotinée, d'un monarque aux traits sévères.  Les trois autres pierres m'intéressèrent moins, elles étaient allongées sur le sol, prêtes à être emportées par le tourbillon de sable, comme si elles avaient renoncé à la lutte depuis longtemps ou peut-être même ne l'avaient jamais entamée, et avaient lâché prise.

(A suivre)  

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23.08.2007

Les balcons fleuris (8) Une nouvelle de Luclebelge

Huitième partie

bandeaug

Le matin de la Saint Ferréol, le curé sonna longuement l'unique cloche pour convier les fidèles à l'adoration du Saint-Sacrement et au baisement des reliques du saint patron. Un bras reliquaire en argent ciselé recelait un radius, une phalange et trois phalangettes de l'officier romain, mort pour sa foi. La main qui le surmontait indiquait la direction céleste du majeur et de l'index soudés l'un à l'autre, le pouce maintenant dans la paume l'annulaire et l'auriculaire . La tradition voulait que tout en empoignant les deux doigts dressés du bras reliquaire, on en baisât la base qui, par une ouverture vitrée, laissait apercevoir les saints ossements dûment scellés et étiquetés, et qu'on accompagnât ce baiser d'une rapide génuflexion. Comme le bras était posé sur un autel assez élevé, il était impossible à une personne normalement constituée d'effectuer une génuflexion complète. Ceci pouvait expliquer le curieux demi-agenouillement de Maria, qui nous divertissait tant. Peut-être, dans sa naïveté, avait-elle perçu un rituel coutumier dans ce qui n'était qu'une impossibilité mécanique et croyait-elle apporter ainsi une dévotion plus particulière au saint en reproduisant au quotidien la curieuse pratique des jours de fête patronale.

Les femmes se pressaient nombreuses à la cérémonie et attendaient leur tour en file, la tête baissée. Quelques hommes s'étaient joints à elles à cause de la solennité de la circonstance: la tradition voulait que les hommes s'abstinssent d'église, sauf les jours de fête où leur présence était tolérée.

 L'on n'entendait que le raclement continu des pieds qui avançaient avec une lente lourdeur vers la relique, lorsque des chuchotements de plus en plus clairs se firent entendre au fond de l'église. Le maire, par souci de conciliation, était venu faire acte de présence. Il accompagnait sa femme et sa belle-soeur, mais se tint debout dans la travée sans pratiquer ni le baisement ni aucun des signes qui auraient pu laisser croire à une amorce de conversion. Le curé, dès qu'il l'aperçut, fit entonner un chant latin, par provocation, mais il manqua son effet car le maire, qui ne savait rien de l'histoire récente de l'église et à qui échappaient les arcanes du dernier concile, n'avait pu être atteint par la flèche intégriste et rétrograde de l'homme de Dieu. Le curé, un vieux monarchiste, avait fait allégeance aux Noirs pendant l'entre-deux-guerres. D'habitude, lors de la fête de l'Unité, il inventait un pieux mensonge qui l'éloignait de ses paroissiens et de leur fâcheuse politique pour une courte période. Aujourd'hui, il croyait devoir livrer la bataille qu'il avait su éviter jusqu'alors. Ce chant en était le premier engagement. Les deux hommes se saluèrent d'un signe discret et souriant de la tête. Le maire sortit fort content de lui-même, ravi de sa condescendance; le curé, tout aussi content, jubilait de sa propre malice. Je rejoignis les autres membres du jury vers les dix heures. Nous avions calculé que plus de cinq heures nous seraient nécessaires pour l'inspection du village. Comme aucune inscription n'avait été exigée, toutes les plantations des particuliers devaient faire l'objet d'un examen. L'administration nous avait remis à chacun un peu plus de cent cinquante fiches qui correspondaient au relevé, d'après les plans cadastraux, des jardins, terrasses et balcons donnant sur la voirie publique. Pour simplifier, mais aussi pour éviter de favoriser les gros propriétaires, il n'y avait qu'une seule catégorie et il nous suffisait d'attribuer à chaque participant une note de un à cent. Le dépouillement des résultats ne prendrait au pire qu'une heure. Seuls les trois scores les plus élevés accéderaient aux prix. Une délibération véritable n'aurait lieu qu'en cas d'ex-aequo. C'était le seul système qu'avaient trouvé le maire et son adjoint pour nous prémunir des velléités de prépotence de Garzante. Ils avaient d'ailleurs pris soin de divulguer la procédure au café. Tout le monde avait applaudi, pour une fois on avait fait preuve d'imagination pour barrer la route aux malversations et à la concussion, mais dans le secret des chaumières, beaucoup avaient regretté les cadeaux offerts, bien plus que les amabilités, qui, au demeurant, n'avaient pas coûté grand chose. Les villageois nous guettaient sur le pas de leurs portes tout en conversant avec leurs voisins de manière animée, un peu excitée parfois. Tous étaient endimanchés: les femmes portaient leurs beaux vêtements avec aisance, mais les hommes paraissaient souvent engoncés et raides dans leurs vestes devenues trop étroites, et leurs pantalons, rétrécis pour n'avoir pas supporté une lessive trop énergique, laissaient entrevoir des chaussettes bon marché. Je remarquai surtout la coquetterie des veuves qui avaient paré de dentelles anciennes leur meilleure tenue de deuil. Sur de petites tables dressées pour la circonstance, ils nous avaient préparé des services à café en porcelaine colorée, avec des dorures et des moirures vermeilles, des gâteaux ou de petits verres à liqueur qui ne demandaient qu'à être remplis, mais que nous fûmes le plus souvent amenés à refuser , par crainte de manquer de temps. Lorsque nous nous approchâmes du jardin des Sassi, ils se précipitèrent pour ôter du reposoir surchargé de bouquets une Madone sous globe, une de ces ravissantes madones au visage et aux mains d'une cire un peu translucide qui donne l'illusion de la fragilité, et vêtue de brocart broché d'or, avec de fins cheveux naturels et un diadème de perles fines, et y substituer une carafe de cristal ciselé emplie aux trois-quarts d'une liqueur verte et sirupeuse, à laquelle il nous fut imposé de goûter, tant fut grande l'insistance importune de Garzante, qui était de combine avec Sassi et se mit à vanter l'extraordinaire composition du jardin, tout en lui lançant des clins d'oeil qu'il voulait malicieux. J'étais exaspéré, d'autant plus que Madame Sassi, très maquillée, les cheveux permanentés en une espèce de coque rendue rigide par une épaisse couche de laque, s'était mise à me roucouler des fadaises tout en posant la main bien à plat sur une gorge très décolletée qui découvrait deux énormes seins, de manière à faire admirer une grosse bague monogrammée aux prétentions héraldiques. A la suite de cette visite, Garzante se mit à accepter toutes sortes d'alcools forts et devint de plus en plus odieux par la bassesse des flatteries qu'il prodiguait à chacun. Il prenait un air important et ridicule pour cocher ses fiches, et donnait à tous moments des coups de coude de connivence au malchanceux qui se trouvait être son voisin. Il était relayé par Malirosa qui avait retrouvé toute sa verve et s'exclamait devant le moindre parterre. Le docteur, en bon praticien qui a une réputation à tenir, donnait des appréciations discrètes, de bon aloi, et moi, je rongeais mon frein, en essayant de ne pas penser au temps qui me semblait interminable. 

La matinée fut harassante et je fus heureux de voir arriver l'heure du déjeuner. Nous avions visité une bonne moitié du village. Il me sembla avoir déjà rempli plus de quatre-vingts fiches. J'étais très énervé en rentrant à la maison. Paolo avait préparé une salade et paraissait inquiet de mon agitation. Il me regardait du coin de l'oeil, de biais, d'un regard furtif que je ne lui connaissais pas. Il commença à me poser des questions sur mes impressions de la matinée et proposa de passer à table, mais je préférai me contenter d'un fruit et allai m'allonger dans l'espoir de retrouver un peu d'énergie pour affronter l'après-midi qui s'annonçait éprouvante. Je dus dormir à peu près une heure et me réveillai assez dispos. Lorsque je repartis, Paolo avait l'air navré, et je me sentis touché de sa sollicitude.

(A suivre) 


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22.08.2007

Les balcons fleuris (7) Une nouvelle de Luclebelge

Septième partie

Vers la fin du mois d'avril, la mairie me convoqua pour une réunion préparatoire à la délibération du concours. Il aurait dû y être question de la mise au point de critères d'appréciation et de sélection qui devaient garantir un semblant d'objectivité dans la détermination d'un vainqueur. Comme je l'avais prédit à Paolo avant de partir à la réunion, fatigué par avance, nous ne pûmes nous mettre d'accord sur rien. Le docteur était pressé, il n'avait pas de temps à consacrer à des billevesées, il s'était engagé pour participer à un jury, pas à des encommissionements; n'était-ce son amitié pour le maire, il ne se serait pas déplacé, pensez, un homme de son espèce! Il passa tout le temps que dura la séance à regarder sa montre d'un air tantôt furieux tantôt navré. Garzante voulait décider de tout et taraudait l'adjoint qui en perdait ses manières rondes et enjouées et sa loquacité. La mine désespérée, il fit plusieurs tentatives pour amadouer les deux hommes courroucés. Je m'abstins bien d'intervenir et jouai le rôle du philosophe ennuyé. En remontant la ruelle qui menait vers la place de l'église et à la cure, je croisai Agata, la fille moustachue. Elle revenait peut-être de la sacristie où sa mère l'envoyait parfois rapporter une chasuble ou une nappe d'autel qu'elle avait ramenées chez elle pour une réparation ou un nettoyage. Je pensai qu'elle devait être en vacances car c'était un jeudi soir. Je la saluai et elle me rendit un rictus qui ressemblait à un sourire de chien, en retroussant à la fois le nez, qu'elle avait petit, et la lèvre supérieure à l'endroit des canines. Je trouvai la maison vide, Paolo avait dû emmener le chien pour une balade nocturne dans les ruines du château. La Saint Ferréol approchait. Paolo, qui était à présent dans les petits papiers d'à peu près tout le monde, apprit que le curé avait réuni les femmes pour la préparation de la procession, car cette année, il voulait y apporter un soin particulier: la sortie annuelle de la statue du saint et de ses précieuses reliques devait dépasser en prestige l'attrait du bal de l'Unité, la place de l'église supplanterait la place de la mairie, le curé était prêt à hisser le grand pavois et à mener au triomphe la barque de ses ouailles. Il avait décidé du parcours, toujours le même d'ailleurs, et fait ses recommandations pour l'ornementation des reposoirs. De jolis vases, des fleurs, une plante ornementale à la rigueur, des statues de saints, des crucifix, un rosaire, soit, mais qu'on ne lui parle plus d'animaux empaillés, le mauvais goût avait ses limites, il y avait eu un précédent et il ne fallait plus donner prise aux moqueries de la partie adverse, que Dieu leur pardonne! Au café attenant à l'épicerie, le maire tenait un discours fort semblable aux hommes, à qui il avait offert la goutte. Il avait fait appel à un ingénieur du son, le frère de sa belle-soeur, qui devait lui installer des haut-parleurs si puissants que la musique et les discours s'entendraient  partout dans le village, on parviendrait bien à couvrir le bruit de cette satanée cloche. Il y aurait un vin d'honneur pour célébrer le vainqueur du concours, dont le résultat serait proclamé à neuf heures, juste avant l'ouverture du bal. Un orchestre avec chanteuse avait été engagé, un député communiste était annoncé. Deux jours avant la fête, le village était fin prêt. Il ne restait plus qu'à donner les derniers  coups de râteau ou à supprimer les premières fleurs fanées. On avait sorti jusqu'au dernier drapeau des malles ou des placards. En me promenant dans le village, je fus amusé par les décorations des façades qui faisaient souvent fi de toute cohérence politique: il n'était pas rare de voir le drapeau du Saint-Siège cousiner avec la faucille et le marteau. Oriflammes, gonfanons, étendards, drapeaux et fanions de toutes origines mélangeaient des symboles dont on avait souvent perdu la clé, peu importait, on les avait tendus le long des murs dans une folie de colorisme fauve. Certains drapeaux étaient si grands qu'il avait fallu en orner des maisons mitoyennes, en les tendant entre les fenêtres amies, entre ces fenêtres où, le matin, alors qu'elles achèvent le rangement d'une chambre, les femmes viennent prendre quelques moments de repos en s'asseyant dans l'embrasure, la tête penchée vers le dehors, pour échanger des nouvelles de leurs familles ou épancher leurs coeurs gros de soucis ménagers; par ce simple lien, des familles s'étaient senties rapprochées, de même que parfois il faut s'en aller trouver son voisin et lui demander s'il désire que l'on taille une glycine ou une clématite envahissantes, ou encore un lierre qui a commencé à planter ses crampons sur un pan de mur interdit, pour se rendre compte qu'il aime lui aussi les fleurs et qu'il vous prie de n'en rien faire, qu'au contraire il se sent comme vous heureux du spectacle de la croissance de ces plantes et d'avoir enfin pu trouver ce prétexte charmant d'accointance, la contemplation commune d'une floraison. Chemin faisant, je me rendis compte que notre tâche serait impossible, tant le village présentait une profonde unité: le ravalement et la peinture des façades en des tonalités si parentes, les murs et les drapeaux qui évoquaient un passé séculaire commun, partout des fleurs, mais les mêmes fleurs, car personne n'avait oser commettre le péché majeur, le péché d'originalité; aussi, sur les balcons recouverts de pampres, les variétés de géraniums se mêlaient-elles aux variétés d'azalées, dans les jardinets, les lauriers-roses arboraient des boutons qui jalousaient les épis allongés blancs ou mauves des lilas, le quartier aromatique présentait l'invariable romarin, le basilic et le thym; cette année, pour l'occasion, on avait laissé fleurir la ciboulette, qui s'épuisait; les roses trémières, désolées d'avoir à attendre l'été, se plaisaient à courber leurs hampes altières sur les coeurs passionnés des baccaras et se consolaient sans doute en évoquant l'ancienneté de leur lignage. Toutes ces inflorescences ajoutaient leurs multiples nuances à la palette des façades, des étendards, des banderoles, le village n'était plus qu'une immense gerbe multicolore qui disait la joie de la chaleur et du soleil retrouvés.  

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21.08.2007

Les balcons fleuris (6) Une nouvelle de Luclebelge

Sixième partie

bandeaug

Pendant une quinzaine de jours, les visites, les offres de bons offices et les cadeaux se succédèrent. Je ne comptais plus les fiasques de vin empaillées, les bouteilles d'alcool anisé, de grappa stravecchia, les pâtés de gibier, les paniers de kakis blets. Je dus accepter jusqu'à un bonnet de laine noire tricoté par une vieille qui s'était avisée  de l'usure du mien. Paolo était excité comme un jeune chien à la vue de ces cadeaux  qu'il rangeait avec méthode dans le buffet ou à la cave. Il était fier de moi et s'associait à mon succès. Il semblait se satis­faire des retombées de ma pauvre gloire. Mais bientôt, les prévenances dont les villageois m'entouraient et auxquelles j'avais fini par opposer une politesse glacée se reportèrent sur lui et il commença à se sentir lui aussi excédé. Il hésitait à sortir de la cure, lui qui, d'ordinaire, courait par monts et par vaux dès patron-jaquet. Il devint nerveux, n'étant pas fait pour cette vie sédentaire, abandonna le dessin qu'il avait jusqu'alors pratiqué avec une satisfaction enfantine comme pour se reposer après les dépenses physiques des journées de travail. Enfin il me reprocha ma faiblesse, pourquoi donc avais-je accepté la proposition de la mairie? J'étais trop accablé et déplorais trop ma quiétude perdue pour lui rappeler son enthousiasme des premiers jours. Nous reçûmes la visite de Garzante qui n'y alla pas par quatre chemins. Il était l'un des plus gros propriétaires de la région et voulait se présenter aux élections du canton. Nous ne devions nous soucier de rien, il organiserait tout, payerait tout, il connaissait ses futurs administrés, savait les compétences horticoles de chacun, enfin il nous affirma avoir déjà sa petite idée quant au nom des vainqueurs du concours floral. Je n'avais qu'à me fier à lui, il faisait son affaire de Malirosa, l'ad­joint, et le docteur n'était qu'un vieux radoteur qui se plierait à ses décisions. J'avais à son avis fait preuve d'indélicatesse en manoeuvrant pour faire partie du jury, sans parler de la présidence! Il faudrait rediscuter de cela. Un étranger que le pays avait si bien accueilli, se mêler d'affaires qui ne le regar­daient pas! Il ne me restait qu'à baisser pavillon et à me ranger à ses côtés. Il sortit en claudiquant sans me saluer. J'en restai pantois. Cet homme gonflé d'importance voulait imposer sa loi au village et avait déjà désigné des vainqueurs alors que les bulbes commençaient à peine à sortir leurs jeunes pousses.J'étais indigné, j'en toucherais un mot à l'adjoint. Comme souvent, le temps débarrassa nos préoccupations de leurs aspérités. Il n'est de caillou pointu qui ne devienne galet, lavé sans cesse sur l'estran de la vie. Cadeaux et visites diminuèrent et ce fut à peine si nous ne nous en étonnâmes pas. Petit à petit, comme un château de sable que de petites mains rebâtissent inlassablement, l'ancienne construction reprenait forme, quoique çà et là subsistassent des fissures que je ne savais comment colmater. Je considérais ces lézardes sans oser les désigner à Paolo. J'eus tort et manquai d'imagination. N'était-ce pas là son métier? Mais je ne savais pas alors la toute-puissance des métaphores, je les croyais limitées aux rêves et à la littérature, je me comportai comme un enfant pubère, je manquai de foi. Quant à Paolo, le reflet de  son visage aux traits nerveux se troubla dans le miroir et finit par disparaître pour laisser la place à l'apparence solide et virile, usuelle et rassurante. Nous refîmes l'amour. Il sortit à nouveau et partit pour de longues courses dans les collines, dont il revenait éreinté et heureux, accompagné du chien que nous avions quelque peu négligé et dont le poil, plus aéré, plus luisant, disait le bonheur retrouvé. Paolo se mit à retaper d'anciennes toilettes de service qui donnaient sur la courette intérieure de la cure. Malgré l'air encore vif, je le vis bientôt travailler torse nu. J'aimais m'attarder à considérer le découpage de ses muscles  qui, dans la mobilité du travail, laissaient glisser des luisances de lumière ou l'interceptaient en des décrochages d'ombres qui en soulignaient la puissance. A ces doux moments où l'oeil du dessinateur observait ce que les mains et la peau de l'amant avaient caressé et palpé avec une intense volupté, je vivais dans un rêve pétrifié. Alors qu'il s'était hissé sur la toilette pour vérifier la présence de courant électrique au plafonnier, je conçus l'idée saugrenue de le dessiner, accroupi et nu, en équilibre sur la cuvette, les coudes reposés sur les rotules, les doigts croisés. Comme je m'y attendais, il commença par refuser. Paolo était trop empreint de la rudesse et du bon sens campagnards dans lesquels il avait été élevé pour apprécier la force déroutante de l'incongruité. Mais plus d'une année de vie partagée lui avait ouvert l'esprit à ces horizons moins directement perceptibles aux yeux peu exercés des gens pour qui comptent seuls les résultats tangibles d'un travail immédiat, mais si profonds, aux lointains si appelants, comme si l'on y pouvait pressentir la présence d'une source surréelle et qui étancherait à jamais notre soif. Ceux-là s'offrent parfois au seul oisif plongé au creux d'un fauteuil moelleux, en proie à de lancinantes angoisses, et dont la main effleure de doigts pensifs le rebours d'un velours d'accoudoir. 

-Tu veux faire un machin surréaliste? C'est çà?

-Je veux faire un machin hyperréaliste, un dessin de toi à la mine de plomb. Un machin grandeur nature, dans lequel je reproduirai très fidèlement les défoncements du dallage, les gravats sur le sol tels que tu viens de les y faire tomber, l'état du carrelage ancien, avec les carreaux décollés, fendillés, brisés, les captages de lumière par l'émail blanc, le délabrement de la vieille planche à la peinture écaillée sur la cuvette dérivetée et toi, vu sous ce nouvel angle dans une position tellement inattendue qu'on en oubliera la trivialité des lieux, l'attention détournée par ta posture absconse. Pour comble, je te représenterai avec ton sourire lumineux et confiant, de sorte que le spectateur perçoive bien que, s'il se pose des questions, il est bien le seul à s'en poser et que ni le modèle, ni l'artiste ne se sont étonnés de l'inconvenance du sujet. Je veux qu'il pénètre dans un monde inversé et qu'il y perde ses repères. Je parviendrai à reproduire chaque saillie de ton corps, les salissures de ta peau de travailleur, tes ongles endeuillés et tes mains blanchies par le plâtras, et ton long sexe brun qui pend inutile et tentant entre tes mollets gonflés par l'effort d'équilibre. J'en avais la gorge serrée et les larmes aux yeux d'avoir crié ma vision en délire, et je le désirais, tant la beauté de ce corps transcendait l'obscénité des toilettes. Vulgaire ce dessin, mais non, la descente d'un chérubin, nu, mais à l'épée flamboyante, priapine, une théophanie! Paolo accepta d'interrompre les travaux et de poser.  Pendant ce temps, les villageois, confiants d'avoir tissé autour de nous la toile d'araignée d'une nouvelle alliance, comme sans doute ils l'avaient dû tendre aussi autour des autres membres du jury, s'activaient sur les terrasses et dans les jardins. La plupart des demeures qui, à des époques où avaient prévalu d'autres modes, avaient vu leurs façades de pierre recouvertes d'enduits ou de stucs, puis avaient été peintes, furent rafraîchies, et le village prit un air joyeux avec ces blancs crémeux, coquille d'oeuf, ces jaunes légers, butyreux, ces terre de Sienne des peintures neuves alternant çà et là avec les ocres sablées de la pierre de taille, où venait s'inscrire le vert sombre et chaud des volets de petites fenêtres ouvertes sur la vallée, les oliveraies et, au lointain, sur de  petites îles pas trop éloignées de la côte. Tous les jardins avaient été nettoyés, replantés et sarclés, tous les pots de terre, lavés du maculage de l'hiver, s'alignaient sur les terrasses et les balcons, et déjà de nombreuses fleurs tenaient les promesses inscrites dans leurs bulbes charnus. La mairie  avait de quoi se réjouir: elle avait gagné son pari, l'idée du concours horticole portait déjà ses fruits, le village affichait dans ses ruelles le sourire de ses habitants qui avaient ressorti leurs chaises et prenaient à nouveau le soleil, mais aux heures les plus hautes seulement, sur le pas de leurs portes. Le dessin me prit plus d'une semaine en croquis et en esquisses. Paolo ne rechigna pas trop aux séances de pose et malgré l'inconfort de la position que je lui imposais ne montra jamais un air renfrogné. Pourtant, dès que je lui signifiais la fin d'une séance, il s'enfuyait Dieu sait où sans même prendre le temps de considérer mes ébauches. J'étais trop concentré pour m'en inquiéter et lui étais plutôt reconnaissant de sa chair of-ferte et de sa bonne humeur bruyante. Je mis encore quinze jours d'un travail acharné, méthodique et précis pour réaliser la version définitive. Jamais je n'étais parvenu à une telle perfection: le réalisme était saisissant. Et, quoiqu'enclin à une critique sévère pour mes propres réalisations, je fus très satisfait du résultat. Par coquetterie maniériste, j'ajoutai quelques mouches: c'étaient les démons familiers du lieu, les préposées à la corruption de toute matière, la plus noble même, les servantes de la précarité. J'en figurai une tentant l'ascension de la face intérieure d'une des cuisses de Paolo, perdant l'équilibre dans l'enchevêtrement des poils, mais tenace et se sentant déjà victorieuse, si proche du but qui lui avait été assigné, ce sexe chéri que j'aurais pu dessiner de mémoire. 

Je proposai à Paolo un séjour dans un bon hôtel de la capitale où je désirais me rendre pour y faire entoiler le dessin que j'avais exécuté sur un papier trop tendre et qui menaçait de se déchirer en plusieurs endroits, entraîné par son propre poids. L'encadreur de notre petite ville ne pourrait effectuer une tâche aussi délicate, et surtout, je préférais éviter les questions, les regards appuyés et lourds du vieil homme, sans penser aux ragots qu'il n'aurait pu s'empêcher de colporter. Paolo, il y a peu si avide de flâneries citadines et de musées, si joyeux de fouler les épaisses moquettes des grands hôtels et de contempler, l'air goguenard, les livrées des concierges ou des maîtres d'hôtel dont il ne comprenait pas l'importance affichée, opposa à mon invite un refus net, sans explication. Je m'étais habitué à ses manières tranchées et partis, assez content ma foi de ces vacances solitaires. C'était , depuis son intrusion abrupte dans mon existence, notre première longue séparation. Je redécouvris les charmes et le calme d'un isolement délibéré, la souplesse d'un rythme qui ne prend le pouls que d'une  personne et s'accommode à ses seuls besoins. Je pus mesurer combien Paolo avait investi ma citadelle et, même si, parce que je savais la séparation de courte durée et me croyais assuré de sa présence dès mon retour , il ne me manquait d'aucune façon, je perçus avec force combien il en occupait le foyer et était devenu le principal objet de mes préoccupations, de ma tendresse et de mon désir.

(A suivre)